A travers un peu plus de cent tableaux, la Tate Britain entraîne le visiteur dans une vaste rétrospective de la peinture figurative au Royaume-Uni, du début du XXe siècle à nos jours. Au fil des salles, défilent des paysages urbains, des intérieurs et surtout une galerie d’individus, abandonnés à une condition qui paraît… bien trop humaine, pour reprendre le titre de l’exposition. On découvre donc des épouses, sur le point d’être abandonnées par leur mari, des prostituées, installées sur un sordide lit de métal, données en pâture au client dont nous avons pris la place (Nuit d’été, Walter Richard Sickert, 1906), tandis qu’un gros plan monumental nous montre le visage abimé d’une femme allongée sur le sol, les lèvres boursouflées et rougies (Reverse, Jenny Saville, 2002).

 

Jenny Saville, Reverse, 2002, © Jenny Saville.
Courtesy of the artist and Gagosian

Les artistes nous parlent d’hommes et de femmes faits de chair et de sang, dont les poitrines, jadis opulentes, succombent à présent aux forces de la gravité, sans que le regard intense du modèle y puisse rien changer (Nude Portrait of Patricia Breece, Stanley Spencer, 1935). « Je veux que ma peinture agisse comme la chair », indiquait Lucian Freud -le petit-fils du fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud-, dont les sujets sont capturés telles des proies livrées au regard du spectateur. Ces masses inertes, remplies de graisse, d’os et de muscles nous intéressent beaucoup plus que les âmes censées les habiter. Souvent assoupis, et ne regardant que très rarement en direction du peintre, abandonnés à leur isolement, ces femmes et ces hommes allongés, avachis, semblent tous glisser sur la pente inclinée du parquet, de leur lit ou de leur canapé vers un abime qui se situerait juste en dessous de la toile. Francis Bacon laisse place aux ténèbres, où hurlent, se débattent vainement des hommes d’affaires en costume, des papes, des humains aux formes bestiales, monstrueuses, contorsionnées, piégées dans le néant qui envahit chaque toile. Les œuvres de Bacon, en général protégées de verre à la demande de l’artiste, de manière à refléter la forme du visiteur, ont un objectif déclaré : « Attaquer le système nerveux » en révélant la dimension cauchemardesque et insupportable de l’existence.

Dans l’appartement de Paula Rego, le père est travesti, déshabillé, bercé par des filles et une épouse qui semblent avoir pris le contrôle total de la situation. Ici, l’homme est balloté, dominé par les femmes de la maison, dont le regard plein d’ambiguïté nous interpelle et nous attire vers des environnements psychologiques troublés. Si « All Too Human » permet également de découvrir certaines facettes de la ville, des piscines, banlieues ou rues de Londres (Frank Auerbach, R.B. Kitaj, Leon Kossoff…), cette belle exposition demeure, avant toutes choses, une exploration corrosive et magistrale de la vanité de l’existence.

 

Tate Britain, jusqu’au 27 août

© Laurent Issaurat 2018