mary poppinsLe coin de l’Anglophile : Le Fureteur et Mary Poppins

Il est des coins d’Angleterre plus propices aux faits étranges que d’autres. Par exemple, le Devon avec ses falaises abruptes, digne du Finistère. L’océan les ronge avec soin sous les encouragements des mouettes. Tenez, prenons ce petit chemin creux qui s’enfonce et nous arriverons au pays des grands secrets. C’est ici que vivent mes amis du petit peuple, Dracs, fées et Pixies. Les korrigans sont restés chez eux en Bretagne. Ils craignent trop le vent du Dorset, frileux comme ils sont…

Mais, comme je viens de vous parler d’eux, ils sont capables d’arriver à cheval sur une queue d’étoile. Alors, laissez-moi vous dire qu’ils sont aussi mes amis et bien entendu, comme eux, je fume la pipe. J’y prends beaucoup de plaisir. Mélanger différents tabacs pour arriver à la mixture ultime. Choisir une belle bruyère dans ma collection, une pipe qui sent bon le feu de cheminée et la campagne mouillée de l’hiver. Une pipe qui soit de bonne humeur et folle d’amour pour un bon Cavendish hollandais, parfumé au miel des Flandres. Bref, une bouffarde propre à séduire et à charmer le plus facétieux des lutins britanniques. Parfois, il m’arrive de m’endormir au moment de la sieste et ces coquins s’amusent à me vendre des rêves en échange de mes ronflements mélodieux…

Un jour de pluie, je dormais, pipe éteinte posée dans un cendrier. Autour de moi flottait un brave et bon nuage parfumé au goût de mes rêves londoniens. Et c’est ici, chez moi, que ce petit bonhomme entra dans ma vie. Sur un sourire, il me parla soudainement de sa chère amie Mary Poppins. La nanny, la nounou parfaite, magique, qui sait calmer et aider les enfants, et surtout les réconcilier avec leurs parents. Mon nouveau compagnon m’apprit que, tout comme dans le film de Walt Disney, Mary tombait du ciel lorsqu’on avait besoin d’elle. Son parapluie avec son bec de perroquet parlait.

Elle arrivait avec le vent d’est et se sauvait avec le vent d’ouest. Les girouettes étaient ses amies. La maison de la famille Banks se trouvait, dans son esprit farceur, au bord du parc de Primrose Hill, une de ces habitations victoriennes en stuc blanc. Nous sommes dans le prolongement de Regent’s Park, en bordure du zoo. J’aime ce quartier qui comporte de jolies rues calmes et boisées. Sur la colline, d’où l’on a une vue magnifique sur Londres, les enfants jouent toujours avec leurs cerfs-volants. J’imagine bien Mary Poppins descendant du ciel d’automne pour se poser devant la porte du 17 Cherry Tree Lane, cette rue qui n’existe que dans la tête de l’auteur. Bert, le ramoneur, l’homme orchestre, la mère des enfants, suffragette par excellence, le chien Andrew, l’oncle qui est bloqué au plafond de son salon à force de rire, sont de vrais personnages, issus de la vie quotidienne de la classe moyenne édouardienne avec son thé à cinq heures frappantes et les opérettes de Gilbert et Sullivan.

La pièce à la mode était « Peter Pan » de JM Barrie. Ainsi était la glorieuse Angleterre d’avant l’été de 1914. Celle où tout était possible, grâce aux progrès technologiques. Tout y était réglé comme les notes sur une partition que des musiciens du dimanche jouaient sous un kiosque à musique. Mary Poppins est le portrait des derniers jours de l’Empire. Les parents confiaient leur progéniture à des nannies, puis à des pensionnats. La City et ses banques étaient plus actives que jamais. Sur les marches de la cathédrale Saint Paul, une petite vieille proposait aux passants d’acheter pour deux pennies des sacs de graines pour nourrir les pigeons. Était-ce elle, la vieille dame de Threadneedle Street, celle à qui les agents de change confiaient jadis leurs billets à ordre? La vieille dame qui vendait du fil et des aiguilles et qui devait donner son surnom à la Banque d’Angleterre? Opulence des beaux quartiers et sinistrose dans les quartiers pauvres. En ce temps-là, les ouvriers des docks se baignaient sur une plage boueuse devant la Tour de Londres. En août, les habitants de l’East End s’en allaient ramasser le houblon dans les villages du Kent.

De nombreuses familles possédaient un piano droit et Londres s’éclairait au gaz. Les riches possédaient un cabriolet et le téléphone. Le film de Walt Disney, réalisé par Robert Stevenson, rend l’atmosphère de Londres à la perfection. Miss PL Travers, l’auteur des livres[1], habitait le quartier de Chelsea, 50 Smith Street. Elle nous quittera à l’âge de 96 ans. Mais le premier roman sur la nanny mystérieuse fut écrit en 1934 au village de Mayfield, à Pound Cottage, au cœur du Sussex. A Hampstead, il y a comme par hasard la villa de l’amiral Boon qui faisait donner du canon deux fois par jour. Vous pourrez la voir, cette maison, dans Admiral Walk. En fait, elle appartint à un véritable officier de marine, un certain Barton, plutôt du genre excentrique, qui tirait un coup de bombarde de son toit, à chaque anniversaire du Roi. PL Travers, d’origine australienne, repose dans le petit cimetière de l’église Saint Mary, à Twickenham, sur les bords de la Tamise, derrière le pub « The Barmy Arms ». La merveilleuse Julie Andrews, l’interprète de Mary Poppins, vit le jour à Walton on Thames.

J’aime beaucoup les chansons du film, le ballet des ramoneurs, l’envolée dans une campagne où les pingouins servent le thé. Certes, on ne peut pas pénétrer dans une peinture et pourtant si vous avez pour ami un lutin, ami de Mary Poppins, ce ne sera qu’un simple jeu d’enfant. Vite, filons à Primrose Hill…

Eric SIMON

ericgbsimon@googlemail.com

[1] La série Mary Poppins compte 8 ouvrages, parus entre 1934 et 1988.