Vincent LindonPour La Loi du Marché, de Stéphane Brizé, dans lequel il joue le rôle d’un chômeur de 51 ans en fin de droits, qui commence un emploi d’agent de sécurité dans un supermarché, Vincent Lindon a remporté le César 2016 du meilleur acteur. Venu à Londres pour présenter son film à l’Institut français, il a gentiment répondu aux questions de L’Echo.

 

Vous êtes producteur associé avec Stéphane Brizé, vous avez investi une partie de votre cachet dans La Loi du Marché…

Mais produire un film, ce n’est pas que ça, c’est téléphoner à des organismes de financement, c’est fabriquer un film. Oui, je me suis investi, on a tout fait à trois : le producteur, le metteur en scène et moi.

Au départ, c’était un film qu’on voulait faire dans des conditions économiques très modestes. L’économie du film a même été conçue dans l’écriture. Il a été écrit pour ne pas coûter très cher. On voulait faire un film à la limite expérimental, un moment de vie, ça nous suffisait, comme une proposition de cinéma.

Et puis il y a eu une magie qui nous a dépassés. On l’a montré et le film a été pris en sélection officielle à Cannes, alors là… Ça a tout changé : tout d’un coup, le monde entier vous regarde, les médias viennent à vous, on est connu, on est en lumière, les journalistes voient le film, ils écrivent du bien et à un moment il y a la remise des prix…

 

Vous avez alors reçu le Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes en 2015, comment s’est passé justement le tournage avec les acteurs non professionnels du film ?

Comme d’habitude ! Je n’ai absolument pas fait la différence. C’était formidable ! On a joué les scènes en prenant le temps, en étant dans la vie, au plus près de la vie. J’ai joué la comédie, j’ai fait mon métier de la même manière.

 

Et comment ont réagi ces acteurs à la sortie du film ?

On n’en a pas beaucoup parlé, mais je sais qu’ils sont très fiers d’être dans ce film.

 

Le titre en anglais du film est Measure of a Man. Pour vous, le film parle t-il plutôt de l’homme, Thierry, cassé par le chômage, ou bien du monde du travail, avec l’indifférence générale  à la souffrance de l’autre ?

C’est le distributeur britannique qui a choisi la traduction. On peut voir ce film comme la naissance dans le monde de pays qui sont dans la délation : on est prêt à dire n’importe quoi sur son voisin pour récupérer son boulot. On peut le voir aussi comme un film avant-gardiste, résistant, qui explique qu’encore aujourd’hui dans ce système d’une violence à vomir, on peut encore, quand on est un homme ou une femme bien ou solide, rester droit et préférer se suicider socialement pour garder son éthique.

On peut voir aussi le film comme la dénonciation d’une mondialisation et d’un capitalisme terrible qui broient les êtres humains coûte que coûte tant qu’il n’y a pas de rendement. On peut le voir comme une sorte de documentaire-fiction sur le monde du travail, sur la mésentente et la non-compréhension entre le donneur de travail et celui qui vient en chercher, entre l’Etat et le citoyen… On peut aussi le voir comme un film d’amour, on sent qu’il y a un amour entre ce couple, qu’ils sont incroyablement liés et qu’ils ont un fils qui les ravit, qui les bouleverse. C’est un film qui dit que quand on est heureux en amour, on est inamovible, on est insubmersible ! Il y a plein de façons de voir ce film…

 

Thierry est un homme écrasé, humilié, enfermé dans une prison, la prison du chômage, on le suit pas à pas, on se demande ce qui va se passer, s’il va craquer à un moment. Il y a une tension dans ce film….

Thierry ne se met pas en colère. Il a une force incroyable. A un moment, j’étais lui, quoi. J’étais vif, sur le qui-vive et amorphe en même temps. Je subissais et je ressentais les choses en direct.

Il y a des scènes très compliquées. La scène du vieux monsieur qui a volé la viande a été très difficile.

 

Comment voyez-vous la suite ?

Je ne la vois pas, je suis Thierry. Je refuse de la voir.

C’est au public de voir la suite, je ne veux pas l’influencer.

Pour avoir été le personnage, je ne me posais pas la question pendant le tournage parce que je vivais les moments quand ils arrivaient.

 

Ce film touche à deux tabous français : la mort, avec le suicide d’une employée au travail et l’argent, avec les sommes de quelques euros volés. C’est très violent.

Oui, c’est tabou, c’est terrible un suicide sur le lieu de travail. Le tabou, c’est aussi montrer qu’en France, il y a des gens qui ne peuvent pas s’acheter de la viande. Et l’argent, ça dérange effectivement.

 

Le film est une vision du monde du travail, mais toujours sans parti pris ?

C’est exactement ça ! Le réalisateur n’a pas donné d’ordre. Ce n’est pas un film « patos », dans lequel on me dit de penser ça ou ça. Le film met en place les situations. C’est un film qui ne donne pas d’ordre. Le banquier, le DRH, le patron du supermarché, ils font tous leur métier. Et c’est au public, après, de décider s’il est avec l’un ou l’autre. Moi, c’est ce que j’aime dans le cinéma.

 

Est-ce que vous trouvez une note d’espoir dans le film ?

Oui, ce film est plein d’espoir ! Ce n’est pas un film qui m’emmène vers le bas. Il y a encore de la place pour tenir debout. J’ai adoré travailler avec tous ces gens. C’est une grande expérience dans ma vie. J’aime faire du cinéma pour éveiller les consciences, la mienne aussi, par la même occasion. Ça me plait. Faire des choses qui fasse avancer, si tant est qu’un film puisse faire avancer les choses.

 

 

Propos recueillis par Marie-Blanche Camps

 Measure of a Man

De Stéphane Brizé – France, 2015

Dans les salles UK à partir du 3 juin