|Patrice Blanc-Francard | Mai 2019 |

 

Crédit photo : wikimedia commons

17 août 2018. Au coin de Franklin Avenue et de Eastern Parkway, en plein Brooklyn,  un groupe de touristes coréens écarquille les yeux en sortant du wagon, interloqué. En effet, dans cette station, carrefour des lignes 2, 3, 4 et 5 du métro new-yorkais, toute la signalétique a changé : au lieu de l’habituel  « Franklin Avenue » figure un panneau en noir et blanc, avec ce seul mot : « Respect », référence au morceau qui fit la gloire d’Aretha en 1967, le premier très grand hit de la chanteuse.

 

Et c’est aussi l’hommage du Metropolitan Transportation Authority de New-York  à Lady Soul, comme on appelait Aretha Franklin depuis un demi-siècle. Car cette Lady là n’est plus. Elle vient de succomber la veille à une tumeur pancréatique à Detroit, chez elle, entourée des siens et d’amis proches. Mort d’une chanteuse mythique…

 

« L’Histoire de l’Amérique est plus belle quand Aretha chante, » avait dit le président Obama lors d’une cérémonie de remise de trophées, au Kennedy Center de New-York en décembre 2015. On y honorait entre autres George Lucas, le chef d’orchestre japonais Seiji Ozawa et Carole King, chanteuse et auteur-compositeur de nombreux hits et albums (‘The Locomotion’, ‘You’ve got a friend’, l’album ‘Tapestry’)

C’est l’une des plus belles apparitions de la fin du règne d’Aretha Franklin : elle entre en scène, majestueuse, enveloppée dans son manteau de vison (il fait froid au Kennedy Center en ce mois de décembre à New-York) et s’installe seule au piano. Elle entame  une version inouïe de son succès de 1967 «You make me feel like a natural woman ». Puis, se levant et continuant a capella en laissant retomber la fourrure sur scène derrière elle, elle atteint un inoubliable paroxysme d’émotion et déclenche une extraordinaire standing ovation, smokings et robes longues, tous debout !

 

Au balcon, dans la loge présidentielle, Carole King,  qui a composé la chanson, est en larmes, tout comme Obama et Michèle à ses côtés.

 

« Personne ne représente aussi fortement la relation entre le Gospel, le Blues, le Rhythm n’Blues et le Rock n’Roll qu’Aretha » avait alors ajouté le Président, « et plus encore dans la manière qu’elle a de transformer le malheur et le chagrin en un message universel de beauté, de vitalité et d’espoir »

 

C’est aujourd’hui le cinéma qui fait revivre l’âme d’Aretha, avec ce qui pourrait s’apparenter à un vrai retour vers le futur : un film tourné il y a près d’un demi-siècle par l’un des plus grands metteurs en scène de l’histoire du cinéma, Sidney Pollack (« On achève bien les chevaux », « Jeremiah Johnson », « Out of Africa »).

 

En janvier 1972, Aretha décide de revenir à ses racines et de donner un concert de Gospel au New Temple Missionary Baptist Church de Los Angeles. L’enregistrement audio de ce (double) vinyle « Amazing Grace », d’une beauté et d’une spiritualité inoubliable, est devenu – plus étonnant encore – le plus vendu de tous les albums d’Aretha, dépassant de loin les albums de Soul qui firent son succès des années soixante. Mais, me direz-vous avec raison, tout cela est bien connu, quoi de nouveau là-dedans ? Eh bien tout, justement. Voici pourquoi…

 

Au mois de septembre 1971, deux des plus grands patrons du disque et du cinéma US déjeunent ensemble au Pierre Hotel de New-York, un établissement de grand luxe avec vue sur Central Park. Il y a là Ahmet Ertegun, le patron d’Atlantic Records et Ted Ashley, qui dirige Warner Bros. La musique est un sujet commun qui passionne les deux hommes. Lorsque Ertegun laisse filtrer l’information qu’Aretha Franklin enregistre un album de Gospel à Los Angeles en janvier de l’année à venir, Ashley bondit : « But I love Gospel ! ». Il adore aussi la Soul et sa jeune reine récemment couronnée « J’ai mon metteur en scène favori là-bas Sidney Pollack ! Et son emploi du temps est plutôt vide en janvier, faisons-le ensemble, Ahmet ! »

 

Sitôt dit, sitôt fait. Le jeudi 13 janvier 1972 au matin, Pollack installe ses opérateurs et cherche les bons angles de caméra dans ce temple baptiste, assez loin de l’idée qu’on se fait ici d’une église traditionnelle, sorte de large construction basse assez laide  à moins de 10 miles de l’aéroport de L.A. C’est là qu’Aretha Franklin, a décidé pour un court moment de redevenir l’Aretha de ses jeunes années, celle qui chantait déjà à dix ans dans la chorale de son père, le révérend C.L Franklin. Soutenue par les 25 membres d’un des meilleurs groupe de Gospel du monde, le Southern California Community Choir du révérend James Cleveland, Aretha va deux soirs durant y délivrer un message de pure foi musicale.

 

Malgré les conditions difficiles de configuration de lieu et de lumière, Sidney Pollack est enthousiasmé. Il sait qu’il a filmé l’exultation vivante des grands moments du Gospel song, seulement incarnés dans le passé par l’extraordinaire Mahalia Jackson, par ailleurs la principale inspiration d’Aretha. Le lendemain, impatient de voir les rushes, il se rue au studio. «  Euh », fait le directeur de production « je dois te dire qu’il y a un problème, Sidney, un gros problème… »

 

Le ciel tombe sur la tête du réalisateur lorsqu’il comprend la nature du dit problème : l’opérateur son n’a pas déclenché les tops de synchronisation qui permettent à cette époque (le numérique n’existe pas) de monter l’image raccord avec le son, enregistré à part. C’est une catastrophe absolue. Il n’existe aucun moyen de faire tenir ce film debout. Dépités, Warner et Atlantic passent à autre chose et le film va ainsi prendre la poussière pendant plus de quarante ans.

 

Jusqu’à ce qu’il y a environ deux ans, un jeune technicien fureteur redécouvre les boites, heureusement en bon état. « Moi je peux vous le synchroniser, ce film, les gars !     Avec la technologie d’aujourd’hui, ça va juste prendre un peu de temps, mais c’est possible… »

 

Aretha est au fait de sa gloire dans ce concert dont la spiritualité est sublimée par les images de l’équipe de Sidney Pollack. Dans l’assistance là-bas au fond, on peut apercevoir deux têtes blanches qui se balancent si fort qu’on pourrait les prendre pour les Blues Brothers ! Mais non. Dix ans trop tôt. Ce sont juste Mick Jagger et Charlie Watts, deux des Rollingstones qui sont venus voir Aretha ce soir-là, alors que le groupe est en pleine tournée US.

 

Un miracle, ce concert, et aussi un vrai voyage dans le temps auquel vous les Londoniens, chanceux témoins de ce miraculeux sauvetage, serez conviés au mois de mai, pour la première en Europe, si je peux encore employer ce terme à l’heure ou j’écris, du « Amazing Grace »,  de Sidney Pollack, grand film sauvé de l’oubli après avoir subi plus de quatre décennies d’une outrageante et poussiéreuse quarantaine.

 

 

Patrice BLANC-FRANCARD