|  Propos recueillis par Cécile Faure | Juin 2021 |

 

Anaïs Bléhaut, architecte-femme… non, architecte, simplement parce que « femme » n’indique rien de plus ou de moins, répond ici à des interrogations qui sont encore légitimes pour certains. Dépassant le débat du « .e » et de l’écriture inclusive, le métier d’architecte est-il pour tous ?

 

Anaïs Bléhaut

“Jessica Hodgson, une étudiante de LSA, que nous avons employée pendant plus de 2 ans”. Crédit photo : Mark Gorton, 

 

Les mentions ARB RIBA et D.P.L.G. Architecture suivent votre nom, attestant de votre qualité d’architecte en France et au Royaume-Uni. Les études d’architecture, comme le métier, sont réputées difficiles. Et rares encore sont les femmes architectes dont on cite le nom. Faut-il pour autant déconseiller aux jeunes filles de s’y aventurer ?

 

Anaïs Bléhaut : Je suis est née en France et j’y ai fait mes études d’architecte à l’École d’Architecture Paris La Seine. J’ai eu la chance de n’avoir jamais eu à me poser la question de savoir si c’était un métier réservé aux hommes, si des branches de l’architecture étaient genrées, si l’on devait suivre une voie plutôt qu’une autre au sein de cette discipline.

L’architecture était une évidence pour moi, l’architecture qui se conçoit en harmonie avec l’individu, la société et l’environnement. Mes sources d’inspiration étaient autant des styles d’architectures que des architectes, qui je dois le reconnaître ont souvent été des hommes, tels que Franck Lloyd Wright ou Mies Van der Rohe.. Le fait que je sois une femme n’as pas joué dans mes choix et l’envergure des projets sur lesquels j’ai travaillé – ainsi mes premières armes je les ai faites à Paris sur l’Opéra Garnier ou le Grand Palais.

J’ai eu la chance d’avoir un père très présent dès ma petite enfance, qui a toujours fait preuve d’encouragement, nous invitant à ne jamais fermer aucune porte, à nous donner les moyens de poursuivre nos rêves. De ce soutien paternel et de cet enseignement, à savoir qu’il faut relever les défis des propres limites que l’on pourrait s’imposer, j’ai fait mon fer de lance et je suis partie à Rome puis à Berlin avant d’arriver à Londres, souhaitant à chaque fois être de l’aventure architecturale qui s’y jouait. Des figures féminines – artistes sculptrices comme Sim Simon-Lelarge, scénaristes telles Ulla Becker, ou hellénistes – m’ont accompagnée dans mon développement personnel, ont aussi été source d’inspiration et d’équilibre.

Aujourd’hui j’ai le statut d’entrepreneure, puisqu’en 2014 j’ai fondé l’étude Daab Design Architects, que je codirige avec Dennis Austin. Mais j’ai commencé ma carrière au sein de cabinets d’architecture qui n’étaient pas les miens, travaillant au cœur d’équipes qui portaient le projet des architectes dont le nom figurait sur la carte de visite. J’étais fière de participer et de pouvoir au fil des années gagner en confiance et respect, collaborant pendant sept ans avec Will Alsop [NdR : réputé notamment pour ses bâtiments sculptures et l’utilisation de couleurs vives] sur de grands projets d’infrastructure au Canada, en France et au Royaume-Uni, ou avec Richard Rogers Partnerships sur l’échangeur ferroviaire du Terminal 5 de l’aéroport d’Heathrow.

 

De vos 20 ans d’expérience, malgré votre can do attitude, ne pensez-vous pas toutefois que cette discipline soit toujours réservée aux hommes dans l’imaginaire collectif ? Qu’il existe encore des freins institutionnels, sociétaux voire personnels à un épanouissement au féminin ?

 

Anaïs Bléhaut : Lorsque j’ai commencé mes études, il me semble que les filles représentaient à peu près 30% des effectifs. Aujourd’hui, elles sont plus nombreuses, voire plus nombreuses que les garçons et souvent on dépasse les 50% de présence féminine. L’aptitude d’un cerveau à maîtriser les enseignements et outils nécessaires à la profession d’architecte n’a rien à voir avec le sexe de l’individu. En cela, l’architecture en tant que discipline n’est pas réservée aux hommes, n’a pas de genre.

Ici je parle du métier d’architecte, et non du métier d’architecte d’intérieur ou de décorateur. Ce sont trois métiers à part entière, aux implications et aux responsabilités très différentes. J’exerce les trois d’une certaine manière puisque j’aime aussi l’aménagement des espaces intérieurs et la décoration, me jouer de l’ergonomie, des couleurs et des textures, aller jusqu’à envisager la conception d’un espace dans son entièreté et ses détails. Toutefois, mon métier est celui d’architecte DPLG, qui s’intéresse à la conception architecturale et à la structure des bâtiments, une profession réglementée.

Ce n’est pas un métier genré à proprement parler donc, mais être une femme apporte aussi ses défis, et pas forcément là où on les attend. En tant qu’ « architecte-femme », je n’ai jamais rencontré de difficultés sur les chantiers, lorsque je devais m’affubler d’un casque et que je rencontrais les chefs de chantier, les artisans et ouvriers. Bien au contraire en fait, souvent j’ai perçu un regard de bienveillance voire d’admiration pour celle qui évoluait dans cet univers si masculin. C’est plutôt au niveau des équipes en agence que j’ai pu rencontrer des réticences, lorsqu’on cherchait un homme pour interlocuteur, qu’inconsciemment son avis paraissait avoir plus de valeur. Alors oui, dans ce cas, il faut faire preuve d’un peu plus de persuasion pour dépasser de tels a priori, mais ce n’est pas impossible, loin de là.

D’autres freins apparaissent avec le temps, au fil de la vie et des choix que l’on peut être amenée à faire. Il n’est pas rare de travailler de longues heures, de ramener les dossiers à la maison. Or, lorsqu’on est une femme, que l’on envisage d’avoir des enfants, et potentiellement de les voir grandir, nos priorités et nos obligations changent, comme la perception que les autres peuvent avoir de notre engagement, même s’il est resté le même. Cela peut créer des décalages et des tensions, rendre l’environnement professionnel moins accueillant, et inciter certaines à partir. En ce qui me concerne, c’est une des raisons qui ont motivé ma décision de devenir mon propre patron. Mais, je dois aussi reconnaître il s’agissait pour moi de choisir et développer des projets avec lesquels j’étais en totale adéquation.

Il reste évident qu’un des freins majeurs est celui que l’on s’impose, souvent pas manque d’information et de confiance en soi. C’est ce que j’observe lorsque je rencontre des jeunes filles qui découvrent le métier d’architecte et s’étonnent de ce qu’il se conjugue aussi au féminin. Ce n’est pas elles qui ont fermé la porte, mais leur éducation et leur environnement proche, familial ou social, et la mauvaise connaissance qu’il a du métier.

 

Vous êtes justement partie prenante dans trois programmes d’accompagnement de jeunes qui soit ont délibérément choisi l’architecture soit ont au contraire une idée erronée du métier ou de ce qu’ils veulent faire plus tard. De quoi s’agit-il exactement ?

 

Anaïs Bléhaut : En collaboration avec la London School of Architecture, nous employons des étudiants tout au long de l’année. Dans le cadre de leurs études, ils doivent travailler en agence à raison de trois jours par semaine pendant tout leur premier cycle. Ils gagnent ainsi une expérience pratique et concrète du métier auquel ils se destinent ainsi qu’une certaine autonomie financière.

Nous intervenons aussi volontairement au sein du module Industrial Design enseigné par Neil Pinder à la Graveney School. Il s’agit de présenter l’univers du travail créatif à de jeunes élèves, issus souvent de milieux non traditionnels ; de démystifier le savoir de l’architecte, et le dessin par exemple, de les accompagner dans la réalisation de leur projet scolaire.

Enfin, pour la deuxième année consécutive, nous participons au programme d’accompagnement et de coaching de Future Frontiers. Pendant six semaines, à hauteur de 1h30, des collégiens et lycéens sont invités à mieux appréhender le monde du travail afin d’affiner leur appétence pour un métier plutôt qu’un autre et donc d’augmenter leur capacité à trouver un emploi ultérieurement.

Parce qu’il est important de participer au bien-être de la communauté, bien au-delà du point de vue architecturale, en donnant et rendant autour de soi.

 

Cécile FaurePropos recueillis par Cécile Faure

 

 

 

 

The Social Housing Revival

London’s Architectural Identity