| Marie de Montigny | Juillet 2019 |

 

La famille Quichon, 73 enfants et la promesse d’autant de facéties, reprend du service avec cinq albums en préparation ! En attendant de découvrir les péripéties drôles et tendres de Sacha, Pierre-Emilien, Gloria, Kenbougoul ou encore Tristan Quichon, rencontre avec l’auteure-illustratrice de passage à Londres.

 

Un album a-t-il marqué votre enfance ?

Dans les années 70, ma maman était institutrice et très intéressée par cette nouvelle maison d’édition, l’Ecole des Loisirs, engagée, à la suite de mai 68, dans une nouvelle façon de considérer l’enfance.

Nous avons donc lu les livres de l’Ecole des Loisirs, tous les grands classiques ! Elle les achetait pour sa classe et ça passait à la maison. Nous étions à la campagne, dans l’Aude. Il n’y avait pas de télé, pas de cinéma, pas de bibliothèque, alors je lisais et relisais tout ce qu’il y avait à  lire !

Parmi mes livres favoris, je citerai en premier lieu Maurice Sendak, auteur américain, entre autres du célèbre Max et les Maximonstres. On avait aussi des albums du Père Castor, dont Marlaguette, de Gerda Muller,  qui m’a beaucoup marquée. J’aimais tellement ce livre qu’en grande section de maternelle, au lieu de signer mes dessins Anaïs Vaugelade, j’écrivais  Marlaguette !

Le Déjeuner de la Petite Ogresse [titre d’Anaïs Vaugelade publié en 2002] est une adaptation de ce conte-là, de cette histoire d’amour impossible entre une petite fille et un loup. Dans mon livre, je me suis demandée comment l’histoire serait modifiée si le prédateur était non pas masculin, mais plutôt féminin. La prédatrice est une figure plus rare dans les contes, et qui souvent devient ridicule dès qu’elle cesse d’être dangereuse. Une sorcière sans pouvoirs, par exemple, c’est souvent juste une vieille dingue… J’avais envie de trouver une autre sortie -et que l’histoire d’amour soit possible !

 

Quand avez vous envoyé votre premier album à l’École des Loisirs, on vous  a répondu : “arrêtez de dessiner !”

Oui, c’était Arthur Hubschmid, co-fondateur de l’École des Loisirs en 1965, grand pédagogue ! Et ça a marché ! Il m’a dit : « Ne dessinez pas, ça va être trop difficile pour vous. C’est un métier vous savez ! » Je ne me suis pas démontée et j’ai compris qu’il ne s’agit pas de faire un dessin, mais de raconter une histoire.

Quand on est concentré sur le dessin, sur la forme, les couleurs, on s’oublie dans des questions d’image et on perd de vue l’efficacité narrative. Or c’est cette dernière qui doit primer. C’est un peu le « dogme École des Loisirs ». Ce n’est pas le dessin, ce n’est pas non plus le texte, c’est vraiment l’histoire, ce qui est raconté, la mise en scène, les intentions des personnages, qui comptent.

Alors j’ai suspendu toutes mes questions graphiques et je me suis dit : mène ton histoire et ca ira bien quelque part ! À cette époque – j’avais 18 ans – j’étais en photo aux Arts Décoratifs de Paris et j’avais aussi fait beaucoup de peinture. Je me suis alors mise à dessiner au trait qui est beaucoup plus précis, lisible, pour les expressions d’un personnage, sa posture, ses yeux. Ensuite, pour la mise en couleur, je me suis mise à utiliser des encres et des aquarelles, qui sont des couleurs transparentes, plutôt que de l’huile ou de l’acrylique, qui auraient recouvert le trait. En faisant cela, c’est comme si j’avais redécouvert en autodidacte le classicisme : un dessin au trait avec une petite aquarelle dedans, c’est vraiment l’archi-classicisme de l’illustration !

 

Comment se passe le processus de création d’un livre ?

Pendant longtemps, c’était toujours le même protocole de création. Je ruminais l’histoire très longtemps, autour de trois années, parfois dix !

J’aime la métaphore de la soupe sur le réchaud : une grosse soupière dans laquelle on fait tomber tout un tas de choses, ça cuit très longtemps, ça finit par s’amalgamer.

Ces dernières années, avec mes activités d’éditrice au sein de l’École des Loisirs et l’arrivée de mon enfant, mon emploi du temps a beaucoup changé. Je ne peux plus me permettre cette espèce de maturation très lente, qui fait ensuite place à un livre en quelques semaines. Je n’ai plus ce temps-là, je suis interrompue sans arrêt par la cantine scolaire !

J’en ai tiré des conséquences, j’ai cherché quel projet pouvait convenir à la réalité de ma vie actuelle… Et je me suis lancée dans ce livre Comment fabriquer son grand frère, un livre d’anatomie et de bricolage, publié en 2016, que j’ai fait par fragments. J’avais mon idée générale mais j’ai ensuite passé deux ans à le réaliser, petit morceau par petit morceau. « J’ai une heure vingt avant la sortie de l’école ? C’est juste assez pour dessiner le poumon ! ». Ce livre est à la fois une histoire et un livre d’anatomie. On y retrouve le personnage de Zuza, qui a déjà 4-5 petites histoires à elle.

Avant de commencer à dessiner, je passe beaucoup de temps sur le découpage de mon histoire. La mise en scène, c’est non seulement l’emplacement du bonhomme sur la page, mais aussi celui du récit. Cela ressemble à du montage. Je réfléchis à la hauteur de cadre, pleine page ou demie page, ou au contraire une série de vignettes. Le texte vient-il sur ce dessin-là ou vais-je mettre la phrase sur la page suivante, pour avoir l’information par l’image mais pas encore par le texte ? Ce qui prime, c ‘est le rapport entre l’histoire et le rythme que j’utilise pour la raconter.

 

Avez vous des thèmes de prédilection ?

Cela a changé avec les années. J’ai commencé à faire des livres il y a vraiment très longtemps ! Très souvent, je pars de mes préoccupations d’adulte, et je cherche quelle est la « ligne émotionnelle » de ce qui me préoccupe. Un classique de la ligne émotionnelle, c’est déception-frustration-envie-satisfaction. Les émotions, (la colère, l’envie, la joie) sont ce qu’il y a de commun entre des gens d’âge différents. Si je trouve les émotions contenues dans mes préoccupations, par un exercice de transposition, je peux alors parler de ce qui m’importe.

 

Il y a-t-il des thèmes que vous vous refusez à aborder ?

J’ai l’impression que tout peut être abordé, tout dépend comment. Je cherche à ce que  l’histoire soit parfaitement compréhensible au 1er degré. Certaines choses peuvent rester allusives, mais l’allusion ne doit pas empêcher la compréhension « premier degré » de l’histoire. C’est une sorte de politesse. Bien sûr, certains ne vont pas se sentir concernés par ce que je leur raconte, mais ce ne sera pas parce que quelque chose leur échappe.

 

Que recherchez vous parmi les projets que vous recevez comme éditrice ?

J’applique aux auteurs un peu la même chose qu’à moi. Je suis sensible au fait qu’on soit honnête quand on s’adresse aux enfants. Par exemple, je déteste qu’on se dise : puisque c’est pour des enfants, il va falloir être positif coûte que coûte. Ça, ça ne marche pas, ça sent le faux. Il faut qu’à l’intérieur de soi-même l’auteur adulte trouve une vraie façon de surmonter ce qui l’affecte. Et tant qu’il n’a pas trouvé cette vraie raison valable pour l’adulte, on ne peut pas en servir une fausse aux enfants.

 

Vous êtes intervenue sur des films dans les années 2000, pouvez-vous nous en dire plus ?

Il y a eu par exemple le premier long métrage de Valeria Bruni Tedeschi : Il est plus facile pour un chameau. Et surtout ceux de Noémie Lvovsky. Quand Noémie m’a demandé un générique dessiné, puis une séquence animée pour son film La vie ne me fait pas peur, je n’avais jamais fait ça… Mais Noémie aime bien s’entourer d’amis pour faire ses films. Alors je me suis lancée. Il y a eu ensuite Les sentiments avec Jean-Pierre Bacri, Isabelle Carré, Nathalie Baye… Et aussi  Faut que ça danse, avec Jean-Pierre Marielle et Sabine Azéma.

 

Propos recueillis par Marie de Montigny

 


 

L’École des Loisirs : Votre enfant peut s’abonner (individuellement ou en groupe) et recevoir 8 livres par an.
Pour toute information, contacter Nathalie Jackson njackson@ecoledesmax.com