| Valérie Margerie | Août 2019 |

 

Crédit photo : Lysa danger

 

Alors que la suédoise Greta Thunberg mobilise les jeunes du monde entier pour le climat, le parlement britannique est devenu, mercredi 1er mai, le premier à déclarer l’urgence écologique et climatique. En réponse à cet appel à l’action, quelles pistes faut-il creuser, quelles solutions faut-il prioriser ? Le projet Drawdown, porté par une large coalition d’experts à l’international, a étudié une centaine de solutions pour le climat et modélisé leur impact sur la planète. Parmi celles-ci, la lutte contre le gaspillage alimentaire figure en troisième position.

 

Le sort de la planète résiderait-il dans notre assiette ?

Produire de la nourriture mobilise des ressources considérables que celles-ci soient humaines, financières, énergétiques ou naturelles. Au coût écologique que représentent la déforestation et la surexploitation des ressources naturelles vient s’ajouter l’impact de la pollution générée par les activités humaines tout au long de la chaîne alimentaire, notamment via la fertilisation des sols et l’émission de gaz à effet de serre. Malgré cela, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture estime qu’1,3 milliards de tonnes de denrées sont gaspillées chaque année, pour un coût direct de 1 000 milliards de dollars, soit 1/3 de la nourriture produite dans le monde. Le gaspillage alimentaire serait ainsi responsable de 8% des émissions globales de gaz à effet de serre, soit l’équivalent du 3ème plus grand émetteur mondial après la Chine et les États-Unis, et représenterait la toute première empreinte devant l’Inde et la Chine. L’enjeu est crucial !

 

Un gaspillage insoutenable

Le gaspillage alimentaire est un plat aux multiples recettes. Dans les pays les plus pauvres, les pertes se situent en amont de la chaîne alimentaire, principalement faute de moyens adaptés pour protéger les cultures des infestations parasitaires, pour stocker, manipuler ou encore transporter la nourriture. Dans les pays les plus riches, le gaspillage se situe plus en aval, plus proche de la consommation, reflet de la perte de valeur monétaire et symbolique de l’alimentation et de l’évolution des choix de consommation et des rythmes de vie. Avec ce que l’Europe à elle seule jette chaque année, nous pourrions ainsi nourrir 1 milliard de personnes, soit l’intégralité des personnes qui souffrent de sous-nutrition dans le monde. Face à la crise alimentaire mondiale, ce gaspillage semble aujourd’hui insoutenable.

 

Prise de conscience

Si la solidarité alimentaire existe depuis longtemps, la prise de conscience du gâchis collectif est bien plus récente. Figure internationale de la lutte contre le gaspillage alimentaire, l’anglais Tristram Stuart organisa en 2009 le premier banquet géant composé de produits invendus, Feeding the 5000, réunissant 5 000 personnes sur Trafalgar Square pour dénoncer l’ampleur du gaspillage et susciter l’émergence de solutions.

 

La France fait figure de pionnière

Mais c’est la France qui fait figure de pionnière avec la toute première loi contre le gaspillage alimentaire, loi Garot de 2016 obligeant les supermarchés de plus de 400 m2 à proposer leurs invendus à des associations caritatives au lieu de les jeter. Faisant le buzz tant à l’échelle nationale qu’internationale, cette loi a transformé les attentes de la société envers l’ensemble du secteur de l’alimentation. Les initiatives « antigaspi » se développent à toutes les étapes de la chaîne alimentaire, qu’il s’agisse de réhabiliter les fruits et légumes moches et autres produits mal calibrés « les gueules cassées  », de donner une seconde vie aux surplus et déchets de tous types grâce aux champions de l’économie circulaire (Phenix ou Comerso), de vendre les produits en fin de vie à prix cassés (applications Too Good To Go ou Zéro Gachis), ou encore de partager les surplus entre particuliers (Les Frigos solidaires, HopHopFood).  En 2019, c’est certain, le gaspi c’est fini et Maître Corbeau ne se risquera plus à laisser tomber son fromage !

 

Le Chainon Manquant

Parmi les initiatives innovantes qui illustrent cette dynamique, l’association Le Chaînon Manquant mène la révolution du don alimentaire auprès de la restauration. Créée en 2014, l’association combine lutte contre le gaspillage alimentaire et lutte contre la précarité alimentaire, créant le lien entre les 10 millions de tonnes de denrées jetées ou perdues en France chaque année et les plus de 6 millions de personnes qui y vivent en situation d’insécurité alimentaire (selon Nicole Darmon de l’INRA). Elle s’est donnée pour mission de faciliter le don des produits frais ou rapidement périssables des professionnels. Chaque jour, ses équipes collectent les produits encore consommables et en parfait état directement chez les professionnels puis les redistribuent immédiatement, dans le respect de la chaîne du froid (camionnettes frigorifiques), à des acteurs sociaux à proximité. C’est tout simple mais en quelques heures, les produits collectés peuvent être consommés … Et cela change la donne !

 

Dons alimentaires

Côté collectes, les acteurs de la restauration disposent enfin d’une solution de don fiable et adaptée à leurs produits. Aux côtés de l’association, une centaine d’acteurs se sont ainsi engagés dans une démarche de don alimentaire : traiteurs, restaurateurs, grands évènements, commerces de proximité, cantines … Suite à ses débuts lors du tournoi de Roland-Garros de mai 2014 au cours duquel près de 15 000 repas ont pu être récupérés et redistribués pour les personnes en difficulté, l’association a rapidement développé son action pionnière auprès des grands événements. Second secteur d’innovation, la restauration collective est aujourd’hui le pilier du développement de l’association.

 

Un réseau de distribution à Paris, Lyon et Bordeaux

Côté distribution, la valeur ajoutée du dispositif réside dans la nature et la qualité des produits distribués, les associations d’aide alimentaire ayant bien du mal à se procurer des produits frais. Via un réseau de 70 associations partenaires de taille variable – de nombreux centres d’hébergement d’urgence ou de réhabilitation sociale, des restaurants solidaires, etc – l’association vient en aide à près de 10 000 personnes, en leur apportant des produits frais et variés, essentiels à une alimentation saine et équilibrée. Ses 250 bénévoles et 4 salariés redistribuent aujourd’hui 80 tonnes de denrées par an, soit l’équivalent de 160 000 repas de qualité.

Active en région parisienne, l’association se développe aussi à Lyon et se lance à Bordeaux, à la recherche de toujours plus de bras, de têtes bien faites et de bonne humeur pour avancer plus loin.

 

Et au Royaume-Uni

Et si vous aussi, vous vous mobilisiez pour l’antigaspi ?  De notre côté de la Manche, les plus engagés iront rallier les rangs de Fareshare ou de City Harvest. Mais vous pouvez aussi contribuer à la cause en faisant vos courses en vrac (http://eco-boost.co/where-to-buy-bulk-in-london/), en militant pour l’usage du doggy bag, en consommant antigaspi avec l’application Olio ou en soutenant les restaurants locaux qui changent le monde… Parce qu’aujourd’hui, les grandes causes avancent aussi à coups de fourchette !

 

Valérie de Margerie