I Agnès Anquetin-Dias I Octobre 2019 I

 

Antony Gormley mène depuis bientôt 40 ans une réflexion sur le corps humain et sa place dans le monde. Il a notamment souvent réalisé de vastes installations à partir de moulages de son propre corps comme dans la salle 8 de l’exposition qui lui est dévolue à la Royal Academy : des corps en fonte et en fibre de verre, tous identiques, qui ne cachent pas les joints des moulages de plâtre à partir desquels ils ont été fabriqués s’y tiennent debout aussi bien au plafond et aux murs qu’au sol. Peut-être adoptent-ils dans cette installation qui s’appelle Lost Horizon l’orientation naturelle des corps à l’échelle de la planète, si on tient compte que notre terre n’est pas plate, mais ronde…

 

Antony Gormley, Lost Horizon 1, 2008 – Credit Photo : David Parry

Les clones de ces sculptures se sont baladés partout dans le monde

En Angleterre, 100 statues de ce type ont été placées, telles des vigies, sur les 3kms de plage de Crosby Beach, au nord de Liverpool. Hautes de près de 1.90, taille de leur créateur et modèle, elles regardent toutes en direction de la mer. L’installation ne devait rester qu’un temps mais il a finalement été décidé en 2006, que ces masses verticales qui marquent l’espace et figent le temps resteraient in situ et continueraient contre vents et marées à accompagner notre regard vers l’horizon.

 

Les mêmes étranges silhouettes étaient apparues à Londres où elles semblaient veiller depuis les toits voisins de la Hayward Gallery au bon déroulement de l’exposition qui y eut lieu en 2007.

27 sculptures étaient réparties sur les toits des immeubles de Southbank et 4 autres étaient plantées du coté de Waterloo Bridge.

Même scénario à New York, en 2010 ; à Sao Paulo et Rio de Janeiro, en 2012 ; à Hong Kong en 2015/2016…où les sculptures perchées au sommet des gratte-ciel ont suscité non seulement surprise et curiosité, mais aussi la peur chez ceux qui les prenaient pour des gens prêts à se jeter dans le vide.

En guise d’émotion c’est plutôt le calme que le sculpteur veut susciter chez le spectateur, en écho à celui que dégage l’immobilité de ses statues. Calme peut-être plus facile à partager avec celles qui font face à l’infini de la mer ou à l’immensité des montagnes.

 

 

100 statues semblables ont été disséminées en 2010-2012 dans les Alpes autrichiennes. Elles y sont restées, assez longtemps pour dresser leurs silhouettes rouillées tantôt sur la blancheur de la neige, tantôt sur le vert des vallées alpines, exposées non seulement aux éléments, mais aussi aux imaginations de ceux qui tombaient dessus. Ces promeneurs se demandaient : “Qu’est-ce que ça fout là ?” et l’œuvre de leur retourner la question : “Qu’est-ce que vous, vous foutez là ?”

Deux statues du même type sont visibles jusqu’en novembre 2020 dans le sud-est de l’Angleterre : une à Folkestone et une autre à Margate.

La statue de Folkestone a été installée dans les arches du port, en 2017 lors d’une Triennale qui, tous les trois ans, met en lumière des œuvres d’artistes du monde entier et donne à la ville des allures d’exposition géante.

L’autre statue installée également dans le Kent, se trouve sur la jetée qui flanque le Turner Contemporary de Margate.

Le musée d’art contemporain a été choisi cette année pour que s’y déroule, en alternance avec la Tate Britain, le prestigieux Turner Prize dont on connaitra le lauréat le 3 décembre 2019.

(Antony Gormley avait reçu le prix Turner en 1994)

Sa sculpture ici se laisse engloutir par les flots avant de ressurgir avec la marée basse pour partager sa solitude avec celui qui la contemple.

29 sculptures d’Antony Gormley peuplent jusqu’au 31 octobre 2019, l’Ile grecque de Délos. Si 24 d’entre elles sont pareillement faites d’après le moulage du corps de l’artiste, 5 autres sont des pièces cubiques en acier, empilées de telle manière qu’elles donnent corps à des formes humaines. Tous ces êtres plus ou moins abstraits semblent jouer, dans ce site archéologique, à qui regarde qui.

 

Antony Gormley, Cave, 2019 – Credit Photo : David Parry

Les figures conçues par Antony Gormley sont d’autant plus simples que c’est, non pas l’esthétique ou l’expression de sa sculpture qui importe mais le rapport entre l’image de l’homme et l’espace qui l’entoure

Le corps dans l’espace certes, mais aussi la notion d’espace dans le corps intéresse l’artiste qui donne alors à ses sculptures une dimension architecturale dont témoigne Cave, le géant de structure cubique de la salle 11 de l’exposition. Son installation est un des exemples de l’accueil sans réserve fait au sculpteur qui, il faut le dire, est membre de la Royale Academy (depuis 2003). S’il était possible de voir la structure par dessus, nous pourrions déceler la position accroupie d’une forme humaine posée sur le côté et dont la tête s’enfonce quasiment dans le mur. Le visiteur est invité à y pénétrer par le pied.

Après quelques instants passés dans le noir du corps creux, on voit se refléter sur l’acier des parois la lumière provenant notamment de la sortie. Celle-ci correspond à la main du mastodonte.

« J’ai passé ma vie à essayer de montrer que le corps est un endroit plus qu’un objet ; la chose la plus précieuse que nous ayons. Quand vous fermez les yeux, vous rencontrez l’énergie, l’imagination, le potentiel qui est à l’intérieur de vous » dit l’artiste.

 

 

 

 

 

Si vous voulez prolonger ce voyage intérieur dans une œuvre conçue par l’artiste, restez à Mayfair et passez la nuit à l’hôtel Beaumont. L’extension faite en 2014, présente sur la façade extérieure l’apparence d’un robot accroupi tandis qu’à l’intérieur, la chambre est spartiate à souhait pour que son hôte bénéficie d’une salutaire méditation.

Ces demeures, chambre ou cave, demandent comme toutes les autres œuvres de Antony Gormley que le visiteur fasse la pause et prenne son temps…

 

Agnès Anquetin-Dias