| Marie Boutry-Peyron | Février 2020 |

 

 

Quelle place donnons-nous au jeu dans le processus d’apprentissage ?

Avant toute chose, nous pouvons nous interroger sur la définition et le statut du jeu dans notre société en distinguant déjà les termes jouer et s’amuser.

Jouer renvoie au fait de s’engager dans une activité qui a un but, des règles et avec un résultat à la fin.

S’amuser quant à lui renvoie au fait de s’engager dans une activité sans qu’il y ait forcément un but, des règles et un résultat.

Si l’on s’intéresse ici au jeu plutôt qu’au simple amusement, il en existe tout un ensemble, que l’on peut pratiquer dans le cadre scolaire et extra-scolaire, et qui peut prendre différentes formes : jeu d’adresse, d’exploration, de construction, de mémorisation, jeu physique qui sollicite les mouvements du corps par exemple, manuel via la manipulation d’objets, jeu de rôle ou de mise en scène, jeu avec ou sans règles…

 

Jeu et apprentissages

Quel que soit le jeu choisi, son rôle est important puisqu’il permet entre autres d’explorer et comprendre de manière ludique, de concentrer l’attention et l’activité sur un contexte déterminé, de stimuler différentes fonctions cognitives, de favoriser l’engagement, la motivation, la curiosité et l’autonomie. Des composantes essentielles dans la vie des jeunes et des moins jeunes.

Le jeu enrichit à ce titre l’expérience de l’apprentissage qui repose, pour Stanislas Dehaene, sur 4 piliers (cf. Stanislas Dehaene : Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines)

  • L’attention : apprendre à se concentrer
  • L’engagement actif : avoir une idée claire sur le but à atteindre
  • Le retour sur l’erreur : confronter ses représentations avec la réalité et ajuster ses modèles du monde
  • La consolidation : automatiser une tâche apprise pour en acquérir d’autres et ainsi de suite (routinisation)

 

Jeu éducatif

L’engouement ces dernières années pour les processus cognitifs plaide pour l’utilisation des jeux en classe et dans le cadre de l’école, dès lors qu’il y a une intention didactique, on parle plus précisément de jeu éducatif.

On constate d’ailleurs que les apprentissages par le jeu concernent surtout la classe maternelle pour prendre d’autres formes par la suite ou disparaître selon les écoles et les systèmes scolaires.

Pour Viviane Bouysse, inspectrice de l’Éducation nationale et spécialiste de l’école maternelle, « Jouer c’est apprendre » et elle fait la distinction entre deux sortes d’apprentissages :

  • Les apprentissages spontanés et adaptatifs : quand on fait quelque chose, notre vécu nous apprend des choses car on s’engage dans l’activité
  • Les apprentissages plus construits, structurés : qui nécessitent des démarches pour faire apprendre

Pour elle, la maternelle doit être la passerelle entre les apprentissages spontanés et les apprentissages plus structurés et le jeu, un des outils pour y arriver.

 

Le jeu comme outil et levier scolaire

Jordan Shapiro, professeur à la Temple University dans « How games lead kids to the good stuff », explique que l’apprentissage par le jeu sert davantage à développer la compréhension et la réflexion plutôt que la mémorisation.

Le jeu est en ce sens un outil d’apprentissage important dans la classe, vecteur de connaissances et de compétences, qui permet de replacer un contenu dans un contexte plus large et de résoudre des problèmes en faisant des liens entre les notions, favorisant ainsi l’interdisciplinarité.

 

Un outil de motivation

Il ne s’agit plus d’accumuler des connaissances ou d’être capable de choisir parmi de multiples réponses.

C’est pour cela que le jeu est aussi un outil de motivation des élèves au travail car il encourage les apprentissages par la voie ludique.

Céline Alvarez, linguiste, auteure et conférencière insiste, elle aussi, sur cette question de la motivation et sur la nécessaire curiosité qui sert de moteur à la découverte.

Toujours dans cette idée, pour André Tricot, psychologue cognitiviste sur les situations d’apprentissage, un des avantages du jeu est de « maintenir l’engagement des élèves ».

Par le jeu enfin, on se confronte à l’autre et à soi. On apprend la vie en groupe, on découvre les autres et son environnement, c’est un outil de socialisation qui génère aussi bien la coopération que la « compétition » mais aussi un outil de mise à l’épreuve car on est aussi face à soi, à ses propres réussites ou échecs.

 

Jouer dans quel but ? 

On parlait plus haut de motivation et pour que le jeu soit efficace sur les apprentissages, il est important qu’il soit associé à plusieurs caractéristiques.

Si l’on prend l’exemple des jeux numériques, un vrai sujet d’actualité, certains ont été développés au sein de laboratoires de psychologie cognitive (pour le calcul ou l’apprentissage de la lecture par exemple), et peuvent donc permettre d’acquérir certaines notions. Mais 3 trois chercheurs dans l’article « Learning mechanics and game mechanics under the perspective of self-determination theory to foster motivation in digital game based learning » ont démontré que pour que ces jeux soient motivants et efficaces, il fallait prendre en compte différents critères comme :

  • L’autonomie
  • La connexion aux autres
  • Le sentiment de développer ses compétences au fil des étapes
  • La satisfaction d’avoir un effet sur son environnement

Pour favoriser les bénéfices du jeu sur les apprentissages, il doit être relié à un sens, et respecter un certain équilibre entre ces différentes notions.

 

Jeu libre ou dirigé ?

Cela dépend…

Dans le cas du jeu libre, l’enfant est libre de choisir ses actions grâce à un ensemble d’objets ou d’activités dans un cadre non structuré.

Céline Alvarez dans son ouvrage Les Lois naturelles de l’enfant (Éd. Les Arènes 2016), rappelle l’importance du jeu libre entre enfants : « se rouler par terre, courir ensemble, chahuter favorise le bon développement cérébral (…) et l’équilibrage émotionnel des petits. »

 Cette pratique apporterait donc des bienfaits essentiels aux enfants.

D’un autre côté, le jeu dirigé, quant à lui, permettrait d’acquérir des connaissances plus « disciplinaires ».

Et c’est l’adulte, parent ou enseignant, qui joue dans ce cas le rôle d’intermédiaire, de médiateur, important pour introduire, accompagner et mettre à distance le jeu.

En définissant un cadre de sécurité et un climat de confiance, l’adulte doit réussir à créer un environnement et des conditions propices à l’apprentissage et au bien-être des enfants.

Il peut donc y avoir une certaine complémentarité entre ces jeux, selon les « objectifs » que l’on souhaite.

 

Éducateurs, chercheurs, politiques sont nombreux à prendre des positions différentes sur le statut du jeu dans les apprentissages. Pourquoi ne pas miser sur un équilibre entre ces différentes fonctions du jeu afin de nourrir un terreau émotionnel qui, grâce notamment à l’enthousiasme, favoriserait le développement des apprentissages ? Alors petits ou grands, continuons de jouer…

 

Marie Boutry-Peyron
Avenue des Écoles
www.avenuedesecoles.com