| Caroline Kowalski | Avril 2021 |

 

aviron

Photo : Sean Robertson

 

Ciel plombé, douceur moite. Et cette régularité placide du va et vient matinal. Un air de déjà-vu sur Kew Bridge en ce mois de décembre. Un peu plus bas entre les piles de pont, dans sa robe grisâtre la Tamise, elle, fait illusion. Pour qui aime ramer en cadence, elle révèle des tableaux bien éloignés des mornes clichés. À la faveur des marées, l’aviron invite au voyage – esthétique, sportif et toujours vivifiant.

 

Ce matin, tout est magique. Plus encore en cette fin d’automne humide où l’on n’attend rien du paysage, mouillé, presque honteux de se déshabiller feuille à feuille sous nos yeux. Emmitouflée dans mon Kway, le col relevé, les mains fermes mais souples sur les rames, je lève le nez. Je n’avais encore jamais vu le fleuve sous ce jour.

 

Bien sûr y a les grâces vitaminées du printemps (saison bénie sous les cieux britanniques), les coups de soleil inattendus des étés désormais tropicaux, les doigts bleuis de froid fin janvier (sortir par tous les temps ne se discute pas).

 

“J’aime ce sport très complet qui me permet de ressentir toutes les nuances du climat, reconnaît Clotilde, fidèle abonnée de la rivière. Le crachin, les variations lumineuses, la nature environnante et le rythme régulier de ma respiration : tous les membres et tous les sens sont sollicités mais c’est reposant pour la tête !”

 

Aujourd’hui le pinceau de Constable s’est posé sur les rives de la Tamise, intimant aux perruches comme à toute la ville, une trêve d’affolements inutiles. Pandémie aidant, ces temps-ci la rivière parait plus protégée des insolences urbaines. Une impression familière aux navigateurs qui se lèvent tôt, me dit-on.

 

Parmi les nuances de vert sombre perce le rouille d’un sapin qu’on ne sait mort ou endormi dans les boues argileuses. Et les branches alanguies des aulnes, frênes ou peupliers noirs léchant la surface de l’eau donnent au paysage des allures de mangrove.

 

Artiste dans l’âme, Maylis aime à penser qu’elle s’invite ici dans la pure tradition anglaise. “En plein coeur de Londres, c’est une jolie façon de faire du sport et un véritable défi. Quand on est quatre sur un bateau, on ne s’arrête pas quand on veut, ça permet de se dépasser.”

 

Aujourd’hui, l’hygrométrie opère un de ces miracles optiques dont Londres a le secret : un léger voile de brume s’invite au pied de Ferry Lane, le chemin piétonnier qui longe le roi des jardins.Vision atmosphérique. Le rose sombre de Kew Palace émerge derrière les frondaisons. Et comme en apesanteur sur une mer d’huile, au ras des pâquerettes de cette grande allée royale qui se jette dans la Tamise, j’aperçois dans son axe l’iconique Palm House tournée vers le Sud-Ouest.

 

À marée haute en effet, le privilège est grand : on glisse émerveillé à la hauteur de Syon House, dont le Percy Lion se fait plus majestueux. La douce courbe du fleuve révèle au rameur acharné ce qui lui est caché à marée basse : trois faces d’un imposant LEGO de pierre blonde, abbaye transformée en château que six siècles de têtes couronnées ont marqué de leur empreinte.

 

Emmanuelle doit se faire violence pour venir ramer en plein hiver, mais une fois sur l’eau, aucun regret. “Le calme, la sérénité, la glisse… On oublie tout de suite les problèmes quotidiens pour se concentrer sur la tâche. Même après une mauvaise nuit on ressort énergisé par une bonne fatigue physique au contact des éléments. Et puis, c’est beaucoup plus varié qu’on ne croit : en quad, comme il faut rester synchronisé on apprécie l’esprit d’équipe ; en double, on peut papoter un peu avec son partenaire ; en simple, la rivière apparait plus intimidante mais on se sent plus libre !”

 

Au terme d’une bonne demi-heure de pagaie arrive enfin Pink Lodge – non loin du joli port d’Isleworth – gracieux péage signalant au voyageur qu’il peut rebrousser chemin sans perdre la face. Mes doigts sont gourds, quelques ampoules éclatent sous les phalanges mais l’air est doux. Je reprends mon souffle, savourant déjà de ne plus naviguer à contresens de cette masse d’eau qui défile sous la coque et m’aide désormais à rentrer à bon port. Sous l’oeil – goguenard ou bienveillant ? – de trois ou quatre hérons cendrés.

 

Caroline KowalskiCaroline Kowalski

 

 

 

 

A lire : une interview menée par Caroline Kowalski à propos de Team Keane Rowing Club
https://www.lechomagazine.uk/team-keane-rowing-club-contagious-commotion-on-the-thames/