| Propos recueillis par Mathilde Charras | Mai 2021 |

 

Au détour d’un après-midi, de Zoom et d’une conversation enjouée, Bertrand Buchwalter revient avec nous sur ses ambitions, ses amours culturelles et son engagement pour l’éducation. Entre un nouveau départ pour un Institut français rénové, un programme d’actualité et une réouverture espérée le 17 Mai, marchons dans les pas de notre correspondant d’un jour et laissons la parole à M. Bertrand Buchwalter.

 

Bertrand Buchwalter

 

Présentation et connivences : Bertrand Buchwalter par Bertrand Buchwalter

Je suis un diplomate de carrière et je suis entré au ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères il y a un peu moins de 20 ans. J’ai successivement été à Ankara, Washington, Bruxelles et Istanbul. J’ai également été affecté à Paris où je fus sous-directeur en charge des relations avec les pays d’Europe du Sud. J’ai passé ces quatre dernières années à Istanbul en tant que Consul Général. J’avais pour mission d’animer notre réseau, de mener un travail politique ainsi qu’un travail de rayonnement culturel et économique. À cette occasion, j’ai beaucoup insisté sur le culturel et j’ai également consacré du temps à notre Lycée français.

Après cela, j’ai eu envie d’une carrière davantage centrée sur l’Europe, sur le culturel et sur les problématiques éducatives. Elles sont d’ailleurs au cœur de ma mission, comme elles sont au cœur de la diplomatie française du XXIe siècle. Ayant la conviction que nous vivons un moment clé dans notre relation avec le Royaume-Uni, j’ai voulu effectuer cette mission à Londres. Une parenthèse se referme, une nouvelle ère s’ouvre et un nouveau cadre se dessine. C’est un défi mais surtout une opportunité à saisir pour imaginer un nouveau vivre-ensemble.

En tant que Conseiller culturel à l’Ambassade de France et Directeur de l’Institut français, je réfléchis aux moyens à mettre en place pour faire vivre les relations franco-britanniques en termes de culture et d’éducation. J’ai aussi la responsabilité de faire vivre cette magnifique institution qu’est l’Institut français. Elle a plus de 110 ans et elle est un véritable joyau de notre réseau culturel à l’étranger. Mon objectif est bien de continuer à faire rayonner la langue et la création françaises.

 

Le Royaume-Uni : jeunesse littéraire, explorations linguistiques & Rock’n’roll

Je n’ai jamais vécu au Royaume-Uni avant d’y prendre mes fonctions. J’y ai voyagé bien sûr, et c’est par la langue que j’ai découvert ce pays. J’ai par exemple le souvenir d’un superbe voyage effectué en hypokhâgne [1ère année d’étude en classe préparatoire littéraire] qui nous avait menés de Stratford-upon-Avon au Lake District. Nous étions guidés par de grands auteurs de la littérature britannique comme William Wordsworth, qu’on ne lit guère plus aujourd’hui. J’ai toujours admiré ce que les artistes britanniques ont apporté à notre culture mondiale, aussi s’agissant du rock ou du cinéma ! Je suis par exemple un grand fan de David Bowie qui est un artiste total comme il y en a peu dans l’histoire des arts.

J’ai continué à découvrir ce pays au fil des voyages et des amitiés ainsi que par ma carrière de diplomate. À Bruxelles, mes amis britanniques m’ont d’ailleurs donné du fil à retordre, car ce sont de redoutables négociateurs ! On ne peut pas dire qu’ils aient quitté l’Union européenne parce qu’ils n’y trouvaient pas leur place : ils étaient chez eux et ils avaient la clé de beaucoup des négociations.

Ce qui est intéressant avec le Royaume-Uni, c’est que c’est un pays qui est très proche et dont on peut avoir l’impression qu’il nous est connu. J’avais envie d’aller gratter le faux-semblant de connaissance et d’évidence que cette proximité nous donne. Nous avons par ailleurs une destinée commune et elle n’est pas remise en cause par le Brexit. Même si cette connivence est parfois teintée de susceptibilité, de bisbille, elle est toujours pleine de respect et de curiosité réciproques. J’avais donc envie de me confronter à ce pays et d’autant plus en cette période unique. Nous sommes en quelque sorte à l’An Un d’une nouvelle relation que nous souhaitons toujours plus forte et plus dense.

 

France, Royaume-Uni et Brexit – quel lendemain pour la culture ?

Quand on parle de culture, on parle de celle qu’on a en commun mais aussi de celle qu’il nous reste à découvrir chez l’autre. Le métier de diplomate consiste précisément à relier les choses et les gens, à les relier aussi à nos intérêts nationaux, certes, mais surtout à les relier entre eux. Le Royaume-Uni est un haut lieu de la création. Il est un lieu prescripteur, une scène globale pour nos artistes. Et de ce fait, il est important que nous y soyons présents. Beaucoup de créateurs français ont d’ailleurs choisi d’y vivre.

La culture est ce qui nous relie, ce qui magnifie la part d’étrangeté, d’inconnu chez l’autre. Pour avoir pas mal bourlingué professionnellement, et ce même sans m’être beaucoup éloigné du périmètre européen, je sais que la nouveauté et l’originalité peuvent se trouver à seulement 50km, par exemple en traversant la Manche.

Avec le Brexit, il y a bien sûr des défis à relever, notamment avec la remise en question de la fluidité des mobilités. Certaines choses seront moins évidentes qu’avant. Il faudra donc s’assurer qu’on surmonte ces difficultés afin que notre relation soit toujours la plus étroite possible.

 

Politique culturelle, collectif et territoire

La politique culturelle se dessine dans le collectif et en réseau. Par définition, elle n’est ni centralisée, ni incarnée par une seule figure. Une politique culturelle réussie c’est celle qui parvient à se projeter dans ce collectif, c’est celle qui donne à voir la complexité, la richesse et la diversité du pays qui l’exerce. Et Dieu sait si la France est diverse !

À l’Institut français, notre rôle, c’est de créer des connections lorsqu’elles n’existent pas, d’aller au-delà de l’évidence et de proposer. L’enjeu c’est aussi d’être au contact des scènes et des artistes émergents, de soutenir de nouveaux créateurs. Je crois par exemple fortement au rapprochement entre les différentes filières de formation : il faut susciter des projets en commun !

Il faut aussi s’assurer que l’on pénètre les territoires dans leur profondeur. Nous sommes à Londres, et bien arrimés à un quartier dont l’identité et la communauté françaises sont très développées, mais c’est un contexte qu’il faut savoir dépasser. Pour cela, nous pouvons compter sur l’Institut français d’Ecosse et sur le réseau des Alliances Françaises qui maille tout le territoire britannique. Il faut que nous puissions être partout présents et emmener avec nous les acteurs culturels français afin de construire un véritable lien entre les scènes françaises et britanniques.

 

Année 2021, année du renouveau

On ne s’est jamais arrêté, on n’a jamais baissé les bras. Cette pandémie a constitué un vrai défi pour les équipes et elles l’ont relevé avec brio, énergie et inventivité. Dans le contexte du confinement, nous avons préparé l’avenir et avons fait contre mauvaise fortune bon cœur ! Grâce au soutien de nos grands Mécènes – le Trust des Amis de l’Institut français nous soutient et nous accompagne depuis plus de 20 ans – nous avons mené un projet crucial qui est en train de se terminer : la rénovation totale des espaces d’accueil de l’Institut. Nous leur avons redonné le cachet qu’ils avaient dans les années 30 – avec un véritable côté art déco – tout en les projetant dans le XXIe siècle, avec notamment la création d’un espace dédié aux activités scolaires.

Cette attention aux publics scolaires est la marque de fabrique de l’Institut français de Londres : nous développons des activités pour les publics scolaires britanniques et toutes les équipes sont mobilisées, du centre de langue à la médiathèque et au cinéma. Ces activités ont rencontré un vrai succès avant le confinement et elles vont se développer encore davantage. On est au cœur de notre métier : sensibiliser et faire découvrir la France, la culture et la langue françaises.

 

Culture et digital : persistance ou disparition ?

Au lendemain de cette pandémie, je pense que les gens auront la très forte envie de retrouver leurs instincts « grégaires » [rires] et qu’il y aura un très fort appétit pour les évènements en présentiel. Certains articles soulignent que la réaction pourrait être la même que celle qu’a connue la France avec les années folles, après la Première Guerre mondiale et la grippe espagnole. Et j’aime croire en leur optimisme, en un grand mouvement d’énergie qui soulèvera l’Europe. On a envie des années folles sans ce qui suit derrière bien sûr [rires].

Concernant le digital, il était déjà au cœur de notre action. Le numérique est d’ailleurs l’un des axes forts de la création culturelle française : l’intelligence artificielle, les jeux vidéo, les nouvelles technologies etc. Mais c’est vrai que grâce au passage en ligne, on a rencontré de nouveaux publics, notamment avec nos cours de langue. C’est pourquoi, lorsque nous pourrons réorganiser des événements en présentiel, nous continuerons à les diffuser en ligne. Les modes de consommation ont évolué et nous nous adaptons, par exemple en développant nos propres podcasts. Digital et culture se renforcent mutuellement, ce n’est pas exclusif.

 

Actualité : l’art et les femmes

Donner une voix aux artistes femmes est une problématique qui a toujours été au cœur de notre programmation. Le 8 mars, bien qu’important, a un effet un peu effervescent, « show-off », que beaucoup de gens ont déjà souligné. Pour nous, c’est un moment d’emphase mais c’est une politique que nous menons tout au long de l’année. Depuis un certain temps nous avons développé un cycle appelé « Women Shaping the World » qui donne la parole aux créatrices. Si vous regardez le programme de musique classique de l’automne dernier avec « Women Set the Tone », ou encore celui de « Fluxus » axé sur l’art contemporain, vous remarquerez que les femmes sont partie intégrante de nos projets.

Je pense que cette forte présence dit aussi quelque chose de l’art qui est en avance sur le reste de la société. Il offre une véritable place aux femmes, il prend davantage à cœur les questions d’égalité, de représentativité et de diversité.

 

Promenades londoniennes, nostalgie et réouverture

Avec ma femme et mes deux enfants, nous avons eu la chance de découvrir la vie culturelle londonienne avant le confinement. Nous avons visité et revisité la Tate Modern, la Wallace Collection et de nombreux endroits magnifiques.

Je suis maintenant très impatient de visiter ces grandes institutions dont je commence à rencontrer les directeurs : j’ai par exemple rencontré le directeur du Design Museum qui va accueillir une exposition fascinante consacrée à Charlotte Perriand. Je rêve de la découvrir en juin prochain.

J’ai également très envie de retourner au cinéma, et d’abord au cinéma Lumière ! Les deux salles sont de véritables bijoux : les équipes prévoient une formidable programmation avec de belles surprises et on croise les doigts pour que nous puissions rouvrir comme prévu le 17 Mai. On a hâte d’accueillir nos publics, d’autant que de nombreux films n’ont pas encore pu être projetés. Il y en aura pour tous les goûts ! Tous les films français qui sortent au Royaume-Uni sont proposés dans nos salles, de ceux de Benoît Jacquot à OSS 117. Chaque style a son public et j’avoue voir les deux avec plaisir !

 

Un point sur lequel insister : éducation et enseignement du français

On comprend surtout ma mission par le biais du culturel mais j’aimerais vraiment insister sur le pan éducatif. Nous soutenons l’enseignement français au Royaume-Uni avec nos 15 établissements  homologués et les accompagnons dans leur recherche de nouveaux publics. Nous sommes heureux qu’ils soient désormais ouverts à des élèves britanniques et étrangers qui apprécient un modèle pédagogique mettant l’accent sur les langues étrangères. Les parents d’élèves et les équipes de ces établissements sont des collectifs très engagés et nous aimons travailler avec eux.

Nous soutenons également l’enseignement du français – on se bat, il faut déplacer des montagnes car les langues étrangères sont devenues optionnelles au lycée – et l’enseignement en français avec notamment le réseau des associations FLAM. Elles relient l’ensemble du territoire et permettent aux enfants français scolarisés dans le système éducatif britannique d’entretenir leur lien avec la langue.

On constate également l’apparition d’établissements anglais qui choisissent de développer un curriculum en partie en français. Ce sont des lycées que France Education labellise lorsque 30% de leur enseignement est assuré en français, à minima. On en compte déjà 3 au Royaume-Uni et j’espère que nous pourrons en labelliser de nouveaux !

 

Propos recueillis par Mathilde Charras
mathilde.r.charras@gmail.com