| Propos recueillis par Marie de Montigny | Juin 2021 |

 

Referendum de 2016 : Boris Johnson semble tiraillé et lâche le camp du Remain in extremis. Pur opportunisme de la part d’un homme pourtant décrit par son père comme un « parfait petit Européen » ? Seul responsable du Brexit ? Tristan de Bourbon-Parme, journaliste correspondant à Londres pour La Croix et L’Opinion, déconstruit les opinions toutes faites dans Boris Johnson, un Européen contrarié, livre grand public et récit d’une ascension politique, sur fond de désaffection progressive des Britanniques pour l’Union Européenne.

 

Boris Johnson

 

Pourquoi vous être intéressé à ce personnage ?

Tout ce que je voyais dans la presse était une vision extrêmement caricaturale de Boris Johnson. Celle d’un opportuniste, un bouffon. Connaissant le fonctionnement du monde politique britannique, je n’imaginais pas un seul instant le parti conservateur présenter comme candidat à la mairie de Londres un simple bouffon. Deuxième élément, après le Brexit, Boris Johnson voulait être candidat au poste de Premier ministre et se fait poignarder dans le dos par Michael Gove, qui estime que Boris Johnson n’est pas assez radical en termes d’immigration. Que Boris Johnson ne puisse pas se présenter a été très mal compris, même encore aujourd’hui. Il a été accusé de lâcheté. Or il ne pouvait pas être élu sans le soutien de Michael Gove. Le fait que ce dernier ne le trouve pas assez radical m’a interrogé. J’ai voulu creuser derrière et j’ai trouvé quelqu’un de très complexe et intéressant.

 

Boris Johnson apparait comme une personnalité désarmante avec un humour qui lui permet toutes les dérobades, un homme prompt à retourner sa veste selon ses intérêts. Qu’il y a-t-il derrière le masque ?

Justement j’ai découvert que c’était un masque, une façade qu’il s’était façonnée très jeune, vers 12-13 ans. Avant, c’était un enfant assez timide, malentendant jusqu’à 8-9 ans, dont le grand plaisir était d’aller au British Museum. Il rentre à Eton avec une bourse, or Eton n’accorde que 14 bourses par an. Il refait la même chose à Oxford où il obtient encore une bourse académique grâce à ses capacités de travail et intellectuelles. Voilà qui contrecarre totalement l’image de quelqu’un qui ne travaille pas. Ce côté guignol était une facette pour se faire accepter par les élèves cools d’Eton. Il a ensuite gardé ce même masque, tout au long de sa carrière jusqu’à aujourd’hui, car il s’est rendu compte que lorsqu’on fait le bouffon, les gens vous aiment bien, écoutent ce que vous avez à dire politiquement et votent pour vous. Derrière la façade, c’est un gars qui réfléchit énormément, un intellectuel. Évidement il a une manière de gouverner très différente des leaders actuels, puisqu’il délègue beaucoup. Mais ça ne l’empêche pas d’être un intellectuel et un vrai leader.

 

Dans votre livre, vous revenez sur les racines de la désaffection des Britanniques pour l’Europe, qui plongent loin dans l’Histoire et expliquent en grande partie le Brexit.

Le rôle des Européens, notamment des États membres, dans la désaffection des Britanniques est très intéressant. En 1973, le deal offert au Royaume-Uni est financièrement catastrophique. Les Britanniques voulaient tellement rentrer dans l’Europe, après les deux vetos de Charles de Gaulle (en 1963 puis 1967), qu’ils ont accepté des conditions désastreuses. Cela a miné la relation dès le début. Les Européens leur avaient promis une réévaluation de leur contribution si le deal se révélait catastrophique. C’est le cas à partir de 1978-1979. Le Royaume-Uni est un des pays les plus pauvres d’Europe, il fait même appel au FMI pour être sauvé. Margaret Thatcher, élue en 1979, veut absolument revoir cela. C’est le fameux I want my money back, qui est resté dans les mémoires. Sauf que ce qu’elle a vraiment dit, plus un cri du cœur qu’un cri agressif, c’est : we want our own money back. Il lui a fallu 6 ans de combat pour que les Européens concrétisent leur parole. Ce fameux rabais, attribué depuis 1985 au Royaume-Uni lui était donc dû alors qu’il est présenté aujourd’hui comme une faveur.

L’autre aspect, très intéressant, c’est le refus du couple franco-allemand de laisser une place au Premier ministre britannique à la tête de l’Europe. Comme l’ont dit plusieurs diplomates que j’ai rencontrés, si le Premier ministre britannique avait pu apparaître aux côtés du chancelier allemand et du président français, l’image de l’Union européenne auprès des Britanniques aurait totalement changé. Les Britanniques se seraient rendus compte que le Royaume-Uni dirigeait l’Europe, et non pas qu’il était dirigé par elle. Ce qui était le cas puisque le Royaume-Uni avait une influence considérable sur la direction prise par l’Union européenne.

Ce sont deux éléments importants. Tout comme la perte de souveraineté, ressentie comme telle par les eurosceptiques, dont Boris Johnson au début quand il est journaliste. Ainsi que la question de l’immigration, qui devient importante après la crise économique de 2008, lorsque David Cameron et George Osborne mettent en place une politique d’austérité. Ce qui est intéressant, c’est que l’élargissement de l’Union européenne, qui a favorisé cette immigration massive, était principalement un projet britannique.

 

Vous mettez aussi en lumière la responsabilité de certains dirigeants britanniques qui ont diabolisé l’Union européenne à des fins de politique intérieure.

Le Brexit est avant tout lié à cela. Les Premiers ministres britanniques sont les principaux responsables. Aujourd’hui tout le monde accuse Boris Johnson d’être l’homme du Brexit, sauf qu’il est dans la droite ligne de ses prédécesseurs sur la question de l’Union européenne. Tous ont été très dubitatifs sur la direction politique donnée à l’organisation européenne, et tous ont joué le jeu du défenseur du Royaume-Uni face à l’ogre européen. Même Tony Blair qui est pourtant le plus pro-européen des PM britanniques. Si Thatcher, Major, Blair, Brown et Cameron avaient fait ce qu’il fallait pour expliquer le rôle de l’Union européenne, rien ne dit que Boris Johnson aurait été en faveur du Brexit. Et même si cela avait été le cas, il n’y aurait jamais eu Brexit. Boris Johnson est l’homme du Brexit dans le sens où c’est lui qui l’a concrétisé et qu’il a fait pencher la balance, mais le Brexit n’a pas eu lieu à cause de lui.

 

Vous montrez cependant le rôle, dans une moindre mesure, de Boris Johnson, correspondant du Telegraph à Bruxelles de 1989 à 1994, prenant un malin plaisir à écorner l’image de l’UE.

Lorsqu’il arrive à Bruxelles en 1989, contrairement à ses collègues, Boris Johnson connait l’Union européenne. Son père a travaillé dès 1973 à la Commission, a ensuite été député européen pour le parti conservateur avant de retourner à la Commission. Boris Johnson a vécu enfant à Bruxelles. À son retour, il n’est pas ébloui par le faste de cette formidable machine européenne. Alors que tous ses collègues, et j’en ai rencontré plusieurs, trouvent au contraire que c’est formidable, sans aucun recul ni esprit critique. Boris a fait un vrai travail de journaliste, c.-à-d. qu’il a remis en cause la parole de l’Union européenne. Il l’a fait parce qu’il avait plus de recul mais aussi par opportunisme : si j’ai un point de vue divergeant, mes articles vont être remarqués. Il part d’une micro info, l’extrapole et l’exagère au point d’en faire un article tapageur. Mais il avait quand même des intuitions qui se sont concrétisées. Notamment au sujet du Parlement européen qui prend de plus en plus de pouvoir sur les parlements nationaux.

 

Le referendum du 23 juin était la stratégie de Cameron pour garder la Grande-Bretagne dans l’Union européenne. Pourquoi cela a-t-il été un échec et quelle est la part de responsabilité de Boris Johnson ?

Ça a été un échec car le camp du Remain a été absolument catastrophique. Il a joué sur la peur, et n’a pas réussi à créer le lien affectif entre les électeurs et l’Union européenne. Ce qui était très compliqué, car David Cameron avait passé sa carrière à expliquer que l’UE était quelque chose qui ne fonctionnait pas. Passer du jour au lendemain du rôle de principal critique à principal défenseur de l’Union européenne, en termes de crédibilité, ce n’est pas terrible ! Ensuite David Cameron a fait une erreur phénoménale en pensant qu’il était populaire. Il venait de remporter un an avant l’élection générale et une majorité à la Chambre des communes. Il n’a pas compris que c’était surtout son adversaire, Ed Miliband, qui était très impopulaire. Il avait en face de lui une double coalition en faveur du Leave. D’un côté Farage, qui a attiré le vote eurosceptique de base, ceux qui étaient contre la perte de souveraineté, ceux qui détestent l’Union européenne sans trop savoir pourquoi et l’aspect immigration un peu sale. De l’autre côté, l‘opposition à l’Union européenne beaucoup plus respectable, avec Boris Johnson. Sans lui, il n’y aurait eu que Nigel Farage, et c’est certain que 20 à 30% de Britanniques qui ont voté Brexit n’auraient jamais voté pour Farage. La force de Boris Johnson a été d’être un personnage populaire, et de rendre respectable le vote pro Brexit. Il ne faut pas oublier qu’il a été élu maire de Londres deux fois, or Londres est une ville travailliste. Boris Johnson attire, par son charisme et sa façade d’homme sympa, des électeurs de tous bords. Il est indéniable que sans Boris Johnson, le Brexit ne serait pas passé.

 

Pour les Européens, il est difficile de comprendre qu’un europhile puisse être un eurosceptique au point de vouloir le Leave. Comment expliquer ce paradoxe apparent ?

On peut se sentir profondément européen (ce que Boris Johnson répète à longueur de discours) et ne pas aimer l’organisation européenne. Ce sont deux choses totalement différentes. Boris a été tellement déçu par le projet européen que ça l’a rendu encore plus agressif. Depuis le mois de janvier, il est extrêmement offensif vis-à-vis de l’Union européenne. Il a par exemple refusé d’accorder un statut d’ambassadeur au représentant de l’Union européenne à Londres. Il essaie de remettre en cause l’accord de Brexit tant qu’il peut. Mais il continue à avoir de nombreux liens avec les principaux pays européens et à organiser des rencontres bilatérales avec la France, l’Allemagne etc. Il n’est pas du tout anti-européen, il sait très bien que le Royaume-Uni est européen, beaucoup plus qu’il n’est américain, mais il ne supporte pas l’organisation européenne.

 

Boris Johnson avait déclaré : « mes chances de devenir Premier ministre sont à peu près aussi grandes que celles de trouver Elvis sur Mars ou de me réincarner en olive ». Quels sont vos pronostics pour la suite de sa carrière ainsi que l’avenir de la Grande-Bretagne ?

Je pense que Boris Johnson sera au pouvoir au moins jusqu’à la fin de la décennie. Il va falloir que les gens, et notamment les Européens installés au Royaume-Uni, s’y habituent. Aujourd’hui, personne dans le parti conservateur n’est en mesure de prendre sa place. On a beaucoup parlé de Rishi Sunak, le chancelier de l’Échiquier [ministre des finances NDLA], qui n’a aucune expérience en politique. Et aucun autre n’a le même charisme ni la même popularité auprès des Britanniques. Si Boris Johnson parvient à faire ce qu’il veut, c.-à-d. devenir le Tony Blair de droite, en prenant assez de votes au centre gauche, il sera réélu tranquillement.

Pour le Royaume-Uni, je ne vois pas d’effondrement du pays. Il reste économiquement un poids lourd européen, un marché de près de 70 millions de personnes, l’un des plus gros en Europe. Et qui reste influent politiquement. Le pays va faire ce qu’il faut pour inverser la mauvaise image due au Brexit. Je ne suis pas du tout pessimiste. On ne retournera pas aux années 70 ou 80. Même si économiquement le pays va souffrir un peu, parce que sortir de son marché principal et créer des barrières avec lui, cela a forcément des conséquences économiques. Mais pas de là à s’effondrer.

 

Vous parlez également de la crainte de désunion au sein du Royaume-Uni

Lorsque Boris Johnson annonce qu’il va faire campagne en faveur du Leave, il rejette tous les arguments critiques, en disant que tout se passera bien. Sa seule crainte, c’est le risque pour l’union des quatre nations. Effectivement, cela va être extrêmement compliqué pour Boris Johnson de ne pas être le Premier ministre du Brexit et de l’explosion de l’union. Pour l’Irlande du Nord, je n’ai aucun doute que ça n’aura pas lieu dans les 10 prochaines années. La situation est beaucoup trop tendue, militairement et politiquement. En revanche, avec l’Écosse, Boris Johnson aura du mal à éviter l’organisation d’un nouveau referendum et à le gagner. Le risque que l’indépendance de l’Écosse est réel.

 

Propos recueillis par Marie de Montigny

 

Boris Johnson, un européen contrarié

Par Tristan de Bourbon-Parme

Éditions François Bourin

ISBN : 9791025205136