| Agnès Anquetin-Dias | Juillet 2019 |

 

Photo : © Bibliothèque Cessole

 

Emportés par l’élan du London-Brighton, envolons-nous vers les anciens Anglais de Nice !

 

L’Association British Heart Foundation ( BHF ) organise depuis 44 ans le London Brighton Bike Ride, évènement réunissant plus de 17 000 cyclistes qui, grâce à leurs sponsors, donnent à cette occasion, plus de £3 millions à la recherche contre les maladies cardiovasculaires. La prochaine course a lieu Dimanche 16 juin avec des départs à Clapham Common s’échelonnant entre 5h et 11h du matin. Après un parcours de 87 kms, chacun des arrivants reçoit, pour célébrer sa victoire, une belle médaille remise au cours de la fête offerte aux généreux sportifs.

 

Que vous veniez en vélo, en train, en car ou en voiture, vous ne pouvez pas manquer la jetée de Brighton. La A23 venant de Londres se termine même au rond-point qui fait face à son entrée.

 

Les jetées, piers en anglais, ces structures urbaines si particulières qui se lancent vers la mer à partir du rivage sont une manifestation du génie anglais. La première jetée a été édifiée en 1813 à Ryde dans l’ile De Wight. Elle fut suivie 10 ans plus tard par celle de Brighton : Brighton Chain Pier puis par bien d’autres. Ces jetées qui autorisent le cabotage à toute heure même à marée basse,  sont aussi des lieux de promenade qui permettent à la ville balnéaire de s’offrir en spectacle aux piétons du littoral sans que ceux-ci aient besoin pour autant d’être nageurs ou marins. Aussi ont-elles fini par porter des pavillons servant de kiosques à musique, restaurants, casinos, salles de bal…autant de développements qui ont répondu à l’expansion des chemins de fer favorisant la croissance des cités balnéaires.

 

Dans leur quête d’avoir le plus de visiteurs possibles, les villes de bord de mer sophistiquent leurs structures destinées aux divertissements. Il y a même eu deux jetées sur la plage de Brighton ! La jetée créée en 1860 à l’ouest de la première commença à péricliter en 1960 et ferma en 1975. Coté est, la jetée actuellement en service a été ouverte en 1899,  et remplace celle qui avait été initialement conçue en 1823 pour jouer le rôle de débarcadère du vapeur Dieppe-Brighton en même temps qu’elle était promenade. C’est celle-ci ainsi que sa doublure à l’ouest qui ont servi de modèles à ce qui fut la fameuse jetée promenade de Nice. Toutes trois sont aujourd’hui malheureusement  disparues.

 

L’actuelle jetée de Brighton joue encore, dans une moindre mesure,  le rôle iconique que celle de Nice eut dans les Années Folles.

 

A peine achevée, la première jetée construite à Nice, en 1883, brûla ! Les causes de l’incendie n’ont jamais été éclaircies. La jetée fut reconstruite en 1891, exactement au même endroit, en face d’un jardin public et de l’hôtel des Anglais que remplace aujourd’hui le Méridien. Si les puristes d’un littoral linéaire n’apprécièrent guère cette excroissance sur la mer, plus nombreux encore furent ceux qui étaient sous le charme de sa silhouette nantie de bulbes orientalistes. Parmi eux, le peintre Raoul Dufy qui l’a maintes fois représentée. Dépouillée de ses métaux qui servirent à l’effort de guerre allemand, la jetée promenade de Nice cessa d’exister en 1944. Les cartes postales où on la voit,  témoignent d’une atmosphère bien différente de celle de la grande fête foraine qui règne en permanence à Brighton !

 

Non loin de la plage, dans le centre de Brighton, se dresse un colossal palais qui brille par son exotisme : le Royal Pavilion. Convaincu par le docteur Latham des bienfaits de la mer,  le prince régent, futur George IV,  se rendait à Brighton où il fit transformer par l’architecte Nash son pied à terre du bord de mer en véritable palais oriental. Les parois ajourées, les structures ouvertes coiffées de dômes, sont typiques de l’architecture indienne.

 

Ce style éclectique, qui s’est répandu tout le long du XIXème siècle dans les colonies qui l’ont inspiré, apparaît aussi dans les endroits de la Riviera fréquentés par les Britanniques. En témoigne le château rose de la colline du Mont-Boron qui est bien visible de la plage de Nice. L’édifice a été construit en 1856 pour Robert Smith, colonel du génie de l’armée des Indes. Les merlons de sa corniche notamment, sont inspirés du Fort-Rouge de Delhi que le colonel Smith, ingénieur topographe avait restauré. Il semble d’ailleurs que le dit château rose était rouge à l’origine. Le domaine du château descendait jusqu’à la mer et comprenait de nombreuses fabriques : tours, belvédères, kiosques, escaliers, toutes dans le même style exotique fantaisiste. Le même Smith a fait construire sur les côtes du Devon de son enfance, à Paignton, la Redcliffe Tower, une folie très semblable à celle du Mont-Boron. Transformé en copropriété après la Seconde Guerre mondiale, l’édifice que les Niçois ont longtemps appelé, entre autres noms pittoresques, le Château de l’Anglais reste emblématique de la présence des Britanniques à Nice.

 

Les Britanniques ont fait acte de présence à Nice depuis la fin du XVIIIème siècle, après que Tobias Smollett ait raconté dans ses Voyages à travers la France et l’Italie, ses deux années passées à Nice. Après la perte de leur enfant, Tobias Smollett et son épouse, quittèrent Londres pour traverser la France, via Folkestone et Boulogne, en direction de Nice. Grincheux et tranché dans ses opinions, l’auteur s’intéressait à tout et vibrait à tout ce qui l’entourait, que ce soit d’enthousiasme ou d’indignation. Et les lecteurs de se délecter des sarcasmes accablant les Méditerranéens décrits comme sales, voleurs et grenouilles de bénitiers. Son humeur atrabilaire toujours en verve laisse quelquefois place à des moments de pur enchantement qui n’en ont que plus de relief. Sa  première vision de Nice fait partie de ces bons moments. Poitrinaire, notre auteur médecin fit des baignades en mer jugées excentriques jusqu’à ce que son état s’améliorant,  d’autres suivent l’exemple du docteur écossais. Le succès de son récit fit que la bonne société britannique apprit que  le soleil et les bains de mer du midi de la France pouvaient soigner en plein hiver.

 

À une époque où le sud de la France, à l’exception de la Provence et du Languedoc, était quasi inconnu des Britanniques et où Nice, bourgade Sardo-Piémontaise, était à l’écart des voies de circulation, son récit de voyage publié en 1766 en devint le meilleur propagandiste, et c’est sans doute à ce titre que Smollett a eu droit à une rue portant son nom à Nice.  Mais son patronyme gravé sur la plaque fut amputé d’un L pour donner lieu à la Rue Smolett ! Etait-ce une revanche des Niçois qui n’ont pas toujours apprécié les traits piquants de l’auteur à leur égard ?

 

Nombreux sont dès lors les Britanniques qui établissent leur quartier d’hiver à Nice. Au point que l’un d’entre eux, le révérend Lewis Way effectua une levée de fonds auprès de ses compatriotes pour financer la construction d’un chemin de bord de mer. Le littoral niçois est ainsi doté, dés 1824,  d’un chemin que les Niçois prennent l’habitude d’appeler « el Camin dei Ingles » devenu officiellement la Promenade des Anglais !

 

La réputation prophylactique de la région a aussi attiré la reine Victoria. Dans les années 1880, Sa Majesté séjourna successivement à Menton, Cannes et Grasse avant de venir à plusieurs reprises dans les années 1890 passer les printemps à Nice. Pour accueillir dignement la reine, l’architecte Sébastien-Marcel Biasini  construisit au sommet du boulevard de Cimiez, l’Excelsior Hôtel Régina aujourd’hui reconverti en immeuble d’habitation. La couronne du dôme ouest surmonte ce qui correspondait aux appartements de la Reine. La présence de la reine a fait une extraordinaire publicité à Nice car ses faits et gestes étaient chaque jour commentés dans la presse et tout l’Empire britannique avait droit aux détails des promenades de la reine au milieu d’une végétation paradisiaque.  La reine Victoria aurait dit avant de mourir en janvier 1901 : « Ah ! Si seulement j’étais à Nice, je guérirais »

 

Agnès Anquetin-Dias
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