| Caroline Kowalski | Février 2020 |

 

Credit photo : Francesc Melcion

 

Depuis la parution en 2016 des « Lois naturelles de l’enfant », certains professeurs ont repris goût à l’enseignement. Céline Alvarez n’a pourtant rien inventé. C’est à la fois sur diverses sagesses pédagogiques* enrichies par les neurosciences, et la priorité donnée aux activités collectives, qu’elle enracine son appel à « semer les graines d’une autre société ». Un plaidoyer de bon sens pour une école maternelle ambitieuse, qui vise enfin, au-delà des chiffres et des lettres, le développement de petits d’homme autonomes, persévérants, apaisés. Et ultimement solidaires.

Quand deux chiffres résument à eux seuls l’échec de tout un système – 45% des élèves de 15 ans scolarisés en Belgique comptent au moins un redoublement dans leur parcours – la ministre de l’Enseignement de la Fédération Wallonie-Bruxelles se tourne vers Céline Alvarez pour venir au chevet de son école primaire. Et ce sont 750 enseignants qui se portent volontaires pour une formation, et surtout une transformation profonde de leurs pratiques.

Pour relever ce défi à grande échelle, Céline passe une année scolaire en immersion auprès de trois enseignantes de maternelle et CP en banlieue bruxelloise. Marie, Vânia et Vanessa aiment leur métier, sont à l’écoute de pédagogies nouvelles, proposent des ateliers dirigés autant que des activités en autonomie. Mais elles patinent, s’épuisent et perdent confiance. Caméra au point, Céline observe, analyse. Et ne propose pas véritablement de solution-miracle. Pourtant les résultats de son audit sont spectaculaires.

 

Faire place à l’essentiel

Très vite un besoin primordial se fait sentir : libérer l’espace de tout ce qui empêche mouvement et concentration. Les classes sont vidées des jeux empoussiérés ou équipements mal adaptés, et aménagées pour permettre aux enfants de s’emparer de leur univers confortablement. Tapis, coussins, plantes, paniers en matières naturelles participent de la sérénité nouvelle d’un lieu fait pour vivre et s’épanouir. Rien qui ne nécessite un effort budgétaire mais trois piliers pour grandir en respect et en dignité : hygiène, ordre et sobriété.

De tels choix apparemment insignifiants fondent pourtant une véritable révolution. Qu’on ne s’y trompe pas. Céline Alvarez prend tellement au sérieux le développement cognitif, affectif et social de nos petits… qu’elle remet la lecture et le calcul à plus tard. Bien sûr avec Maria Montessori elle constate que « l’enfant veut faire seul et doit faire seul », et que son intelligence réclame d’être mise au défi dès son plus jeune âge. Mais cette soif endogène invite paradoxalement l’enseignant à orienter ses efforts en priorité vers la répétition de tâches ingrates – et nobles à la fois. C’est « faire le choix de la vie réelle » avant tout.

« Nous faisons de la rééducation »

Oui, il faudra rappeler cent fois qu’une chaise doit être rangée pour ne pas gêner la circulation dans la classe, veiller patiemment à ce que chaque phase des instructions soit respectée, aider l’enfant à exprimer son besoin pour apprendre à le réguler, encourager les élèves à décrire clairement les faits pour parvenir à des résolutions de conflit justes et adaptées, passer de longues minutes avec eux à nettoyer le tableau, balayer le sol, ranger chaussons et boîtes de jeux…

Sans cette formation laborieuse à la patience, à la concentration, au contrôle inhibiteur, à l’élocution, à l’analyse ou à l’entraide, comment espérer de l’enfant qu’il prenne du recul, trouve des solutions, comprenne ses pairs, persévère dans la difficulté et trouve confiance en lui face aux défis qui l’attendent ?

 

Présence, étayage, bienveillance

 Le Center on the Developing Child de Harvard l’affirme en 2011 : « Arriver à l’école avec une base solide de ces fonctions exécutives est plus important pour les enfants que de connaître les lettres et les chiffres. »

Céline Alvarez invite donc les instituteurs à demander aux enfants de poser une main sur leur épaule – plutôt que d’interrompre l’enseignant occupé avec un autre élève. Elle les renvoie aussi aux études récentes sur les bienfaits du câlin après une vague d’émotions qui submerge l’enfant (le cortisol libéré par le stress étant compensé par la diffusion d’ocytocine induite par l’affection). Et plaide bien sûr pour l’encouragement constant et l’usage d’injonctions positives. Parce que « féliciter l’effort et la persévérance génère inévitablement des réactions de soutien et d’entraide entre les enfants. »

 

Émulation et bien commun

Nos petits vont-ils à l’école pour nouer leurs lacets ou ceux de leurs camarades, plier des vêtements, éplucher des légumes ?… Les neurosciences l’affirment : étayé par la présence attentive de l’adulte, l’achèvement ordonné de simples tâches quotidiennes nourrit directement la soif de réussir ! Derrière un “coaching exécutif” structurant, c’est l’enfant confiant et autonome qui est en gestation.

Une fois les compétences élémentaires acquises, les notions clés de phonétique, calcul ou géographie (présentées de façon courte et amusante), sont retenues sans effort. Les enfants apprennent à lire, multiplier, diviser ou jouer aux échecs avec plaisir dès l’âge de 4 ans. Et ils en redemandent. Parce que « ce sont des conquérants-nés, ils absorbent avec puissance ce que leur environnement leur offre. »

 

Soyons ambitieux

 Pourquoi se limiter ? « Augmentons la difficulté et leur regard s’illuminera. »  Finies les activités qui n’engagent pas pleinement les capacités cognitives de l’enfant ! Préférons les challenges qui éveillent, quitte à terminer l’opération avec eux afin que demeure, ancrée, la mémoire de la réussite. « Une activité est adaptée au niveau de l’enfant lorsqu’il a envie de le faire mais qu’il n’y arrive pas encore. » L’enfant met l’enseignant au défi de le challenger. Qu’à cela ne tienne !

Visionnaire, Céline Alvarez propose si possible un décloisonnement des classes, l’élargissement de l’espace à différents âges favorisant le souci de l’autre et la responsabilisation collective. L’école maternelle – société miniature par définition – se fait ainsi pépinière de citoyens en herbe, considérés, stimulés, nourris et formés à l’empathie. Tout espoir d’une refondation du monde est permis. Nos lutins biberonnés dès la nursery aux méthodes Montessori marquées du sceau de la bienveillance so British devraient être bien placés pour le savoir…

 

Caroline Kowalski

 

 

*Jean Itar (1774-1838), Edouard Séguin (1812-1880), Maria Montessori (1870-1952) notamment, avaient des intuitions fortes sur les circuits cérébraux de l’apprentissage mais ne bénéficiaient pas des éclairages apportés par les sciences cognitives.

 

www.celinealvarez.org

 

Ed. Les arènes. 18,90 euros. Septembre 2019.

Céline Alvarez, citoyenne indignée avant tout.

Elle grandit sur la dalle d’Argenteuil, parfait terreau pour désirer changer en profondeur cette école qui « nous déconnecte de nous-mêmes, des autres et de la société. »

Linguiste de formation, Céline passe le concours de Professeur des écoles avant tout « pour aider les enfants à devenir autonomes en développant des compétences cognitives fondamentales, indépendamment du jugement et de l’approbation de l’adulte ». Un défi qu’elle décide de relever dans une école maternelle de Gennevilliers entre 2011 et 2014, expérience dont elle tirera son premier essai déjà traduit en 13 langues : Les lois naturelles de l’enfant, éd. Les arènes. 2016.

 

 

  • « Si nous offrons un système plus organique, plus humain, plus physiologique, où plusieurs âges interagissent entre eux, la tentation de se comparer les uns aux autres disparaît, et on observe plus d’entraide et d’empathie parmi les enfants. » Philosophie magazine, avril 2017.

 

 

  • « Il faut créer l’émulation dans des classes d’âges mélangés. Les enfants ne devraient pas être répartis par âge comme on grouperait des objets fabriqués en série, par année de fabrication. »  Stylist, 17 septembre 2015