| Bénédicte Gariel | Avril 2020 |

 

Conjoint suiveur, conjoint accompagnant

Crédit Photo : Fotomelia

 

Conjoint suiveur, conjoint accompagnant … autant de qualificatifs pour parler de celui qui, dans le couple, fait le choix de l’expatriation sans en être le moteur d’un point de vue professionnel.

Lorsque l’on se penche sur les statistiques ou les témoignages à ce propos, tout converge vers une même réalité dont le point central reste l’identité au travers de la réalisation professionnelle.

 

Conjoint suiveur : tout pour ma famille

Car le conjoint suiveur met souvent entre parenthèse sa carrière au profit de celle du conjoint « partant » qui, lui, verra la sienne boostée par cette expatriation.

À défaut d’avoir un job, la famille devient pour ce conjoint suiveur une entreprise, son entreprise, à la tête de laquelle il ou elle opère chaque instant pour la rendre la plus heureuse possible : gestion des activités, organisation des week-ends et de la logistique familiale…

En se mettant ainsi au service du bien-être de sa famille, c’est souvent au détriment de lui-même lorsque ses propres besoins passent après ceux de tous. Il finit même parfois par ne plus savoir ce qu’il voudrait, ayant du mal à se projeter hors de sa famille. Il lui semble loin le temps où il était à la tête d’une équipe ou gérait des projets d’envergure en entreprise !

Ce conjoint suiveur vit des états intérieurs contradictoires : si sa qualité de vie matérielle augmente dans la majorité des cas, son sentiment de vide et de malaise aussi, générant alors de la culpabilité… et parfois un décalage avec celui grâce à qui (ou à cause de qui) cette expatriation a eu lieu.

Pour rebondir, son défi va être de comprendre, sans sa vie professionnelle antérieure, ce qui le définit désormais dans cette expatriation.

 

En expatriation, les schémas familiaux traditionnels ont la vie dure

Le conjoint suiveur est très majoritairement une femme (92%[i]). Face à ce chiffre sans appel, la notion de salaire est clé : une femme gagne 18,5 % de moins qu’un homme selon l’Insee[ii], ce chiffre passant à 21% dans la population des cadres supérieurs.

C’est donc la carrière de Monsieur qui sera majoritairement privilégiée, d’autant qu’une expatriation est généralement une promotion.

Difficile d’être celle qui empêche ce départ à cause d’un poste mois bien payé et une fois sur place, l’augmentation significative du pouvoir d’achat du couple compense souvent la perte de salaire de Madame… qui n’a alors plus besoin matériellement de travailler.

Sans activité professionnelle, dépendante financièrement, cantonnée à la vie familiale et sociale… tous ces schémas auxquels la femme tente d’échapper depuis de nombreuses années reviennent d’actualité en expatriation.

Situation encore plus difficile lorsque le suiveur est un homme, car s’ajoute le regard des autres sur une situation encore mal acceptée dans nos sociétés.

 

La question de l‘identité et du sens du travail

L’identité est la reconnaissance de ce que l’on est, par soi-même ou par les autres et pour le conjoint d’expatrié, l’absence de vie professionnelle accentue ce sentiment de perte d’identité.

Dans sa « vie d’avant », le conjoint d’expatrié travaillait majoritairement à plein temps et embrassait une belle carrière de cadre (près des ¾ détenteurs d’un master ou plus[iii]). Il se définissait au travers de sa vie professionnelle, autant que par sa vie familiale et sociale, l’une nourrissant l’autre.

Privé de cette image de lui-même, c’est tout un pan de son identité qui s’effondre, le temps de redéfinir son projet professionnel ou de vie.

C’est un nouveau « soi » à construire, et une nouvelle identité propre à retrouver. Recherche d’un nouveau poste, engagement dans une association, apprentissage d’une langue, reconversion… le plus important n’est pas le contenu projet en tant que tel, mais le fait qu’il lui permettra de trouver son « why »[iv] , son nouveau socle identitaire dans cette aventure.

 

La cage dorée …et la culpabilité

L’expatriation est souvent accompagnée d’une hausse de pouvoir d’achat, et même dans certains pays d’une aide à domicile. Sur place, la vie sociale peut être riche et la qualité de vie élevée, mais cette vie dorée n’empêche pas le conjoint sans activité de ressentir de la frustration ou un sentiment de vide, qui se transforme vite en culpabilité face à ces sentiments négatifs (Qui suis-je pour me plaindre ?).

La culpabilité apparaît lorsque nos valeurs ou nos principes sont transgressés. Ce sentiment est un signal qui attire l’attention sur un malaise et vous invite à l’écouter pour mieux comprendre ce que vous souhaiteriez vraiment pour vous dans cette expatriation.

Là où se place la culpabilité, se trouve ce qui est important pour vous… et qui est donc à prendre en compte.

 

Faire le deuil du passé pour embrasser sa nouvelle vie

Pour rebondir, le conjoint suiveur va devoir lâcher prise sur ce qu’il était, pour se concentrer sur ce que qu’il veut devenir dans son nouveau contexte.

La courbe du cycle de vie de l’expatriation[v] est en ce sens très parlante.

Passée la lune de miel de l’arrivée (découverte, joie d’avoir enfin du temps pour souffler, fierté de bien gérer l’installation…), la chute est souvent dure face à la prise de conscience de ce nouveau statut de « femme de » ou « mari de ».

S’ensuit une période de tristesse, liée à une perte d’estime de soi (perte d’identité, d’indépendance financière, perte de l’idéal illusoire de tout gérer parfaitement chez soi), à une forme de rancœur vis-à-vis du conjoint qui lui travaille et se développe, ou une lassitude face à la routine.

Ce creux de la vague sera paradoxalement le moment pivot pour accéder au renouveau, et reste une étape indispensable pour se reconstruire : c’est dans ce moment de vérité que l’urgence du rebond permettra au conjoint suiveur de mobiliser les ressources nécessaires pour reconstruire son identité, dissociée de son statut professionnel antérieur.

 

Se redéfinir, se réinventer

S’il surmonte ce creux, tout devient alors possible pour le conjoint suiveur et son énergie sera décuplée pour rebâtir un nouveau projet.

Tout ce qui semblait impensable se transforme en option, et le champ des possibles est alors immense : entreprenariat, engagement dans une cause humanitaire, reprise des études sur place ou à distance, changement total d’orientation … ni l’âge, ni la situation géographique ne sont plus des obstacles, car il a finalement retrouvé sa boussole intérieure dans ce nouveau référentiel.

À ce moment-là, tous les témoignages convergent et tous prendraient la même décision de s’expatrier si c’était à refaire : se perdre a été indispensable pour mieux se retrouver, et devoir se redéfinir hors de sa vie professionnelle antérieure a permis de faire des choix auparavant impensables.

 

Finalement une occasion unique de revenir au plus près de soi-même pour oser se redéfinir !

 

Bénédicte Gariel
Career Coach
Benedicte.gariel@dare-yourself.com

 

 

[i] Source : Expat Communication, livre blanc de l’expatriation 2017

[ii] Source : Insee – Données 2016 – © Observatoire des inégalités

[iii] Source Expat Communication, livre blanc de l’expatriation 2017

[iv] Sinek, Simon, Start with why: how great leaders inspire everyone to take action, 2002, Penguin editions

[v] Adaptée de la  “U-curve model for adjustment, développée par le sociologue Norvégien Sverre Lysgaard en 1955 à propos de l’adaptation culturelle.

 

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