| Hubert Rault | Novembre 2020 |

 

Histoire, nom féminin… Cela est indiscutable d’un point de vue orthographique mais qu’en est-il du point de vue historique? Quelle place les femmes y ont-elles ? Quelles femmes ont changé le destin de l’Angleterre et pourquoi ?

Pour résoudre cette énigme, remontons le temps, enjambons les siècles, retrouvons ces femmes qui ont changé l’Angleterre. Permettez-moi d’y ajouter également quelques figures féminines qui viendront éclairer l’histoire d’Angleterre à défaut de la changer stricto sensu. Et essayons de dégager derrière les anecdotes et circonstances particulières, quelques idées fortes intemporelles.

 

Ces femmes qui ont changé l’Angleterre

 

Boudicca, reine des Iceni

La voici, droite, sur son cheval. Dans ses yeux se reflète le feu qui dévore la ville. Un feu qui assoiffe son envie de vengeance et qui réduit en cendres cette ville qui était jusqu’alors la fierté de la présence romaine en cette contrée septentrionale. Nous sommes en l’an 60 de notre ère, et Boudicca vient de réduire Londres, que les Romains appellent Londinium, en un amas de cendres. Premier incendie d’une assez longue série. Et ce feu n’a rien d’accidentel, il a été prémédité. Quand Boudicca est devenue, à la mort de son mari, reine des Iceni, peuple vivant au nord de Cambridge, les Romains ont vu l’opportunité de saisir ce territoire, le mettre à sac allant jusqu’à violer ses habitantes dont Boudicca et ses filles…Humiliation d’un peuple qui ne fera que chercher l’opportunité de sa revanche.

Quand les Romains quittent Londres pour l’Ouest de l’Angleterre, Boudicca organise un raid sur Londres et y met le feu. 18 siècles plus tard, la Reine Victoria fera ériger une statue de Boudicca à côté de Westminster. Cette femme devient le symbole de la résistance anglaise face aux envahisseurs. Retenons comme leçon de ne jamais sous-estimer les femmes qui comprennent tout aussi bien que les hommes la chose militaire et savent faire usage de surprise, de force, et même de cruauté.

 

Mathilde de Flandre, duchesse de Normandie et reine d’ Angleterre

Passons d’un millénaire à l’autre, mais restons à Westminster. Nous voici, en 1068, deux ans après la conquête de Guillaume. Son épouse Mathilde devient reine d’Angleterre. Elle n’avait pas pu être présente au couronnement de 1066, étant restée en Normandie, assurant avec brio la continuité du pouvoir ducal en l’absence de son conquérant de mari. Aucune révolte des barons en Normandie alors, Mathilde étant une vraie politique, à la fois respectée et crainte. Vus de notre siècle, les deux époux forment un couple « moderne » bien loin de l’image que nous avons souvent, à tort, du Moyen-Âge.

C’est un véritable mariage d’amour, où les époux se montrent fidèles et pleins d’attention l’un pour l’autre. Un couple qui accueille dix enfants et, fait unique pour l’époque, Mathilde a un véritable patrimoine, qu’elle gère de façon autonome. Son patrimoine personnel est estimé à 8% de la richesse de l’Angleterre (certes Guillaume en a le double !). Mathilde fait construire des abbayes, soutient des œuvres caritatives avec sa propre fortune. Une First Lady qui ne fait pas tapisserie – même si celle de Bayeux lui est dédiée.

 

Elizabeth I, la Reine Vierge

Survolons d’un trait de plume, cinq siècles d’un coup, pour trouver une des grandes figures de l’Histoire anglaise. La reine Elizabeth I, la Reine Vierge. Être la fille d’Henry VIII, l’a sans doute dotée d’un certain caractère. Mais ce n’est pas là la cause de son célibat. Il est plutôt dû à son sens aigu de la politique. La reine ne manque pas de prétendants. Pensez donc, ce cœur à prendre qui parle cinq langues est à la tête d’une puissance qui compte en Europe. Prétendants aussi bien dans les cours d’Europe que parmi les nombreux barons d’Angleterre. Mais prendre un mari serait prendre le risque de transformer les aspirants éconduits en opposants qui auraient vite fait de se coaliser. Cette reine va marquer et même changer la destinée de son pays.

Tout d’abord, c’est sous son règne que la réputée Invincible Armada se retrouve défaite par les Anglais. La flotte espagnole est sans égale une fois déployée en mer, en ordre d’attaque. Alors, les Anglais vont saisir l’opportunité de les attaquer au port, dans le nord de la France. Ce n’est sans doute pas une victoire glorieuse aux termes d’un dur combat mais seul le résultat compte et la reine se trouve auréolée des lauriers des vainqueurs. Puissance navale déjà incontestée, l’Angleterre regarde naturellement vers le grand large. Sous son règne, les navires anglais partent à la conquête des terres inconnues d’Amérique, un siècle après leur découverte par Christophe Collomb.

Une aventure unique qui a rempli les livres d’histoires de pirates et de conquérants. Il reste un vestige de cette épopée, South Bank à Londres avec le Golden Hinde, le célèbre bateau de Sir Francis Drake, cet explorateur et corsaire anobli par la reine et que les Espagnols surnommaient « Le Dragon ». Les explorateurs anglais vont prendre possession de nombreux territoires au nom de la Couronne. Un de ces territoires prendra le nom de «Virginia » en hommage à la « Virgin Queen ». Dans la même inspiration, les Français fonderont, un siècle plus tard, la Louisiane en hommage à leur roi, Louis XIV. Ah si Napoléon n’avait pas vendu ce territoire équivalent au tiers des Etats-Unis actuels…mais c’est une autre histoire… Reprenons.

Elizabeth est aussi la reine qui coupera définitivement les amarres avec Rome . Il faut dire que son père avait déjà bien entamé le travail en cherchant à faire invalider son mariage faute d’héritier, au grand dam du Pape. En 1570, Elizabeth est excommuniée par le Pape qui appelle les Catholiques anglais à ne plus obéir à leur reine. De ce jour-là, la reine devient chef d’Etat et chef de l’Eglise d’Angleterre, et tous les souverains anglais cumulent ces deux fonctions depuis. Mais Elizabeth n’est pas qu’une conquérante ou une impitoyable femme politique, c’est aussi une femme d’arts.

On lui doit notamment d’avoir pris sous sa protection un dramaturge promis à une certaine postérité, un certain William Shakespeare (avec qui nous avons déjà visité Londres, L’ECHO de mai 2019). Les périodes d’expansion politique sont généralement une période de floraison artistique. L’inverse est aussi vrai. Peu de grands génies artistiques émergent des périodes de déclin…

 

Florence Nightingale, « The lady with the lamp »

Continuons notre périple en compagnie de ces femmes, en progressant de trois cases sur l’échiquier des siècles. Novembre 1854, Sébastopol. Avant d’être une station de métro parisienne, Sébastopol est une ville de la péninsule de Crimée donnant sur la mer Noire. Ottomans, Anglais et Français s’y liguent pour en déloger les Russes. Combats féroces. Les blessés meurent dans d’horribles conditions, souvent laissés à eux-mêmes, faute de médicaments et de soins. Mais une jeune femme de 34 ans, au caractère bien trempé, allait apporter un peu d’humanité dans cet enfer.

Elle part de Londres à la tête de 38 infirmières qu’elle a elle-même formées et une quinzaine de religieuses. Cette femme va même arriver à convaincre le Gouvernement de créer un hôpital de campagne sur place. Son nom : Florence Nightingale. Sans avoir changé l’Angleterre, elle a changé la vie de beaucoup de soldats anglais qui l’ont surnommée « The lady with the lamp ». Elle passe ses nuits à s’occuper des blessés. Elle est considérée comme la fondatrice du système de santé anglais. Ce n’est pas sans raison que le Gouvernement anglais a décidé de baptiser l’hôpital de campagne pour soigner les malades du corona virus dans l’Est de Londres du nom de cette femme exceptionnelle.

Les Sufragettes

En ce début de XXème siècle, on défile dans les villes anglaises au cri de « We want to vote ». Les voix sont peut-être aigues mais déterminées. Les femmes anglaises veulent voter et le font savoir. Intrusion dans des meetings politiques, manifestations interdites, les Suffragettes livrent un vrai combat. L’une d’entre elles n’hésitera pas à pousser un jeune membre du Gouvernement sous un train avant que sa femme ne le rattrape in extremis. Le nom de ce politicien ? Winston Churchill… dont les vues sur le vote des femmes n’avaient rien de progressiste – il évoluera peu sur le sujet… Arrêtées, emprisonnées, nourries de force à l’entonnoir, rien n’arrête le combat des suffragettes. Sauf la Première Guerre Mondiale.

Dans les usines, dans les champs, dans les services de santé, les femmes anglaises participent à l’effort de guerre, mettant entre parenthèses leur combat. À la sortie de la guerre, elles obtiennent le droit de vote et la première femme siège à Westminster en 1919. En France, les femmes devront attendre 1946 pour voter pour la première fois. Pourquoi ce délai de presque trente ans entre les deux pays ? Sans doute les femmes étaient-elles alors plus conservatrices que leurs maris. Les forces de gauche en France ont sans doute considéré le vote des femmes comme une menace. Le général de Gaulle leur donnera le droit de vote après-guerre, dans un pays où le Parti Communiste atteignait 25%.

 

Margaret Thatcher, la Dame de fer

Pour le dernier personnage de notre balade historique, RDV à Downing Street. Poussons sa lourde porte noire pour retrouver Margaret Thatcher qui, en ce soir de mai 1987, savoure le résultat des élections avec autant de plaisir qu’un bon verre de whisky, sa boisson favorite. La voilà de nouveau Premier Ministre. Pour la troisième fois. Après 1979 et 1984. Fait unique dans l’Histoire anglaise. C’est aussi la première Premier Ministre. Quel parcours pour cette fille d’épicier ! Après un passage à Oxford, où elle étudie la biologie et est la seule femme à participer aux réunions politiques dans les années 40, ce qui démontre un caractère hors norme.

À la fin des Années 70, le Fonds Monétaire International est au chevet de l’Angleterre. Pour sortir son pays de l’ornière, Margaret va faire le choix du libéralisme et promouvoir la City de Londres comme une place financière incontournable. Quand les mineurs sont dans la rue pour de longues semaines, elle tient bon. Lorsque l’Irish Republic Army pose des bombes dans Londres ou lorsqu’un de leurs membres, Bobby Sand, fait une grève de la faim en prison, elle n’infléchit pas sa politique. Quand les Argentins envahissent les Falklands, îlot perdu au large de leurs côtes, elle déploie la Navy et leur impose une cuisante défaite.

Ce n’est pas sans raison que Margaret est surnommée la « Dame de fer». Elle a profondément changé l’Angleterre et son héritage politique éclaire les réactions actuelles du pays sur l’économie ou l’Europe. Arrivés au terme de cette balade et de nos réflexions historiques, laissons-lui le mot de la fi. Elle nous regarde de ses yeux d’un bleu intense, sourit et nous confie comme on livre, à mi-voix, la clé d’une énigme: « Si vous voulez qu’une chose soit dite, choisissez un homme, si vous voulez qu’une chose soit faite, choisissez une femme ».

 

Hubert Rault

 

 

 

 

Sur les pas de Winston Churchill