| Hubert Rault | Décembre 2019 |

 

The royal Christmas tree is admired by Queen Victoria, Prince Albert and their children, December 1848. Crédit photo : Webster Museum

 

 

Dans l’hémisphère Nord, la nuit de Noël est souvent une nuit d’encre. Spécialement, sur cette île perdue au Nord-Ouest de l’Europe, qu’on appelle Grande-Bretagne, terre peuplée de fantômes et de légendes.

Le nom même de l’île renvoie à Brutus, roi légendaire auquel la déesse Diane aurait, dans un songe, indiqué qu’il bâtirait sur cette île, une nouvelle Troie.

L’histoire de cette île, apparemment bénie des dieux, semble indissociable de l’histoire de ses monarques mais aussi parfois de ses hommes de lettres, car cette terre de légendes a porté de nombreux écrivains et des monarques souvent romanesques. Cette nuit de la Nativité, parmi les plus longues de l’année, garde précieusement, derrière son intense voile noir, un mystère propice à toutes les légendes. Cette nuit unique va donc nous servir de toile de fond au fil des lignes qui suivent, comme un fil d’Ariane à travers le labyrinthe des siècles, dans les dédales des palais royaux.

 

Notre première étape est perdue à des siècles d’ici, mais ce premier Noël est fondateur. Noël 1066 est un Noël de Conquête…

Le voici s’avançant seul sous cette nef immense, où les bougies dansent avec l’obscurité et leurs faibles lueurs glissent le long des armures des soldats et des piliers de l’église achevée il y a un an pour Edward le Confesseur, alors Roi d’Angleterre. Celui-là même qui avait promis à Guillaume la Couronne d’Angleterre. Un saint homme, cet Edward. Il repose dans cette abbaye de Westminster (le monastère de l’Ouest), cet abbaye à l’écart de la ville de Londres, idéalement située sur une île, qu’un affluent de la Tamise entoure de ses deux bras avant de rejoindre le fleuve.

Tradition quasi ininterrompue depuis près de neuf siècles, les monarques viennent se faire couronner sur sa tombe, comme les Rois de France se font couronner à Reims sur la tombe de St Rémi. De part et d’autre de l’allée, les valeureux compagnons de Guillaume regardent leur jeune duc s’avancer vers l’autel. Dans quelques instants, Guillaume Duc de Normandie deviendra Roi d’Angleterre. Guillaume, qui a navigué vers les côtes de l’Angleterre, avec un étendard papal brodé d’or, a souhaité que son couronnement ait lieu en cette sainte nuit, comme près de 266 ans avant lui, Charlemagne se fit couronner en la Noël de l’an 800.

Quel chemin parcouru pour cet homme de 39 ans, qui ne sait lire que dans les étoiles. Quelques mois auparavant, il n’était que Duc de Normandie, régnant sur la terre conquise par ses ancêtres venus du Nord, les Normands ou North Mens venus de Scandinavie, dont son aïeul Rollon a arraché l’indépendance au Roi de France en 911 à Saint-Clair-sur-Epte. Mathilde de Flandres, sa femme, assure la régence de la Normandie, et sera couronnée Reine d’Angleterre, deux ans plus tard en 1068. Cette nuit de Noël 1066 voit la naissance de ce royaume anglo-normand, dont l’arbre généalogique comptera ses branches entre les deux rives de la Manche, pendant près de 150 ans.

 

Notre deuxième Noël, nous fait refranchir les siècles d’un trait de plume. Un Noël Royal pour les soldats de l’Empire.

Nous voici en 1914. Avec cette guerre qui a éclaté comme un orage d’été,  c’est la  douce insouciance de près de quatre décennies de paix sur le continent qui se brise. Si le roi George V, ancien officier de marine est devenu chef de guerre, c’est surtout sa fille Mary, qui n’a pas 17 ans, qui va gagner la bataille des cœurs en lançant un appel pour offrir un présent à chaque soldat de l’Empire mobilisé, cadeau qu’on appelle vite les Princess Mary boxes. De Buckingham Palace, elle lance son appel public. La semaine suivante, le Sunday Times y consacre de nombreux articles, relayant les nombreuses réponses à l’appel de la jeune princesse.

De par l’Empire, les dons affluent, la solidarité avec les soldats se répand comme une trainée de poudre. Plus de 2,6 millions de Princess Mary boxes seront envoyées pendant la guerre. Cette boite en métal contient un paquet de cigarettes et du chocolat, avec une photo du roi, de sa femme et de la princesse. Les soldats gardent la boite qui leur permet de ranger papiers précieux, photos de famille. Sur le front de la popularité, la famille royale a gagné une bataille. Deux ans plus tard, le Roi ouvrira le Royal Pavillon de Brighton pour soigner les soldats indiens blessés en France. Cette tradition de s’occuper des blessés, on la retrouve aujourd’hui portée par le Prince Harry avec les Invictus Games.

 

1917 – Noël a un parfum de doute, de cas de conscience.

Tant d’évènements sont venus bousculer la monarchie ces derniers mois. Le 17 novembre, la famille royale a changé de nom. Oubliés les Saxe-Cobourg-Gotha, rappelant les origines germaniques de la famille royale, bienvenue aux Windsor, du nom du château construit par les Normands à l’ouest de Londres. Les autres membres de la famille royale aux noms trop germaniques sont invités à angliciser leur nom. Les Battenberg, deviennent ainsi les Mountbatten.

Cette guerre sur le continent, est aussi pour le roi une guerre familiale. Le Kaiser est son cousin. En cette nuit de Noël, George V a du mal à ne pas penser à son autre cousin Nicolas II, hier Tsar de toutes les Russies, aujourd’hui Tsar déchu. Nicolas et George se ressemblent comme deux gouttes d’eau.  Le même front, la même barbe, on dirait des hipsters.

George sait son cousin exilé à Tobolsk, en Sibérie Occidentale, à 3000 kilomètres de Saint-Pétersbourg. Il imagine la neige recouvrant les remparts de la forteresse où les Romanov sont sous bonne garde et son cousin assistant à la messe de la Nativité célébrée par un pope dans une église baignée d’encens et recouverte d’icônes. Son cousin lui a décrit son pays lors de leurs vacances communes en Angleterre.  Fallait-il proposer à Nicolas et les siens l’asile en Angleterre, leur permettre de fuir la Révolution qui a embrasé la Russie ? L’élan du cœur, le sens de la famille l’y poussaient. Mais accepter au Royaume-Uni un monarque déchu, ressemblant au roi qui plus est, c’était instiller dans l’opinion publique l’idée qu’un monarque puisse être aussi renversé. Honni soit qui mal y pense… La raison d’Etat l’aura emporté, et les Romanov seront emportés par la fièvre révolutionnaire quelques mois plus tard.

 

25 décembre 1935. Londres.

Elisabeth, jeune fille de 9 ans, ouvre ses cadeaux, sous le regard bienveillant de ses parents et de son grand père. Cela pourrait une scène terriblement banale, comme dans bon nombre de familles britanniques. Le grand père, avec une barbe bien fournie, a rassemblé sa famille, regarde attentivement sa petite fille. Le grand-père et la jeune fille ont une relation spéciale, cette dernière l’appelant « Grand-père Angleterre», familiarité qu’elle seule utilise, car la familiarité n’est pas de mise normalement avec George V, «roi-empereur de l’Empire britannique et Empereur des Indes ». Il a 70 ans. C’est son 25ème Noël en tant que monarque, à guider son peuple à travers les tempêtes de l’Histoire. Son dernier aussi, sa santé étant de plus en plus précaire.

Assis devant son bureau au premier étage de Buckingham Palace, le Rroi hésite avant d’ouvrir la boite de cuivre rouge avec les deux lettres gravées dessus G V pour George V et qui contient les papiers que lui envoie le gouvernement tous les jours. Certains ont trait aux affaires courantes. Certains sont comme des bulletins météo annonçant de prochaines tempêtes. Le monarque les lit chaque jour avec minutie, cherchant à deviner entre les lignes, quand et où le prochain orage éclatera.

En ce jour de Noël, la boite rouge est moins remplie que d’habitude. Il peut laisser son esprit s’évader de cette fonction si prenante. Quand vous êtes monarque, vous ne vous appartenez plus, vous appartenez à l’Histoire. Cet homme, peu expressif, qui est devenu le père de la Nation après la victoire de 1918, regarde celui qui lui a préparé le discours qu’il adressera dans quelques heures à l’Empire. Comme tous les grands leaders, le roi sait s’entourer des meilleurs. L’homme en face de sa majesté fait partie de ceux-là, indéniablement. Il est né la même année que Sa Majesté, a vécu aux Indes, a été le premier britannique à recevoir le Prix Nobel de Littérature. Vous le connaissez forcément ! Mowgli, Bagheraa, Baloo et Kaa…

Mais oui, bien sûr, Rudyard Kipling. Il n’écrit pas que des livres pour enfants mais aussi des discours de roi. En 1910, avec « If », Rudyard a offert à la langue anglaise un de ses plus beaux poèmes, à l’accent chevaleresque. Comme Shakespeare avant lui, quand les mots touchent à ce qui fait un homme, ils deviennent universels et le lecteur les goûte à chaque étape de sa vie. Le voici donc face à son monarque, écrivant pour lui les mots de son allocution. Les mots sont ciselés, pour que le royal verbe touche chacun de ses sujets en cette nuit de Noël. Ils sont simples et sont ceux d’un père de la Nation, comme s’il était à la tête d’une immense et unique famille.

 

1950 – Un Noël de Rébellion.

15 ans plus tard. Buckingham Palace. Elisabeth n’est plus la jeune fille qui jouait avec Grand-Pa England, mais une jeune fille de 14 ans. Elle regarde son père, George VI. Assis à son bureau, il regarde la boite rouge devant elle. En ce matin de Noël, il n’a pas besoin d’ouvrir la boite rouge pour savoir quel sujet va l’occuper dans les prochaines heures.

Le Premier Ministre a demandé à le voir de toute urgence. Le sujet est sensible et touche la Couronne. Il y a l’aspect policier bien sûr mais surtout le coté sacrilège. On a osé. A-t-on une idée de qui a pu faire cela ? Comment ont-ils pu entrer dans Westminster Abbey de nuit et repartir comme si de rien n’était, emportant avec eux « la Pierre », et surtout ce qu’elle représente ? Peut-on trouver une solution avant que les journaux du monde entier se repaissent de la nouvelle ?

Cette pierre, est connue sous le nom de Stone of Destiny. C’est sur cette pierre que pendant des siècles les Rois d’Ecosse ont été sacrés. En 1295, elle est ramenée par l’armée anglaise comme butin de guerre à Westminster. En ce matin de Noël, un vent venu d’Ecosse souffle sur Londres comme une tornade.  Pendant des semaines, Scotland Yard sera sur les dents, les militaires fouilleront les voitures à la frontière écossaise. En vain. Pas de trace de la Pierre. Quelques mois plus tard, la Pierre est retrouvée et retourne à Westminster, ravivant les passions séculaires entre Ecosse et Angleterre…En 1996, la Pierre est restituée aux Ecossais, elle est maintenant au château d’Edimbourg, sous bonne garde.

 

Noël 2019.

Comme chaque jour, la boite rouge emprunte le même chemin, à travers les dédales du palais. Le conseiller la dépose sur le bureau de Sa Majesté. Une fois la lampe allumée, ses yeux parcourent les différents dossiers. Le temps semble s’arrêter pour Noël. Le dernier feuillet est moins étoffé que les autres.  Elle le lit, prend quelques notes et le range. Elle sourit. Elle quitte son bureau. Par une porte entrebâillée elle regarde ses arrière-petits-enfants jouer innocemment sous les plafonds de Buckingham Palace, comme elle le faisait, à leur place, il y a plusieurs décennies. Elle regarde un enfant en particulier, sourit et referme la porte. Qui regardait-elle ? Que contenait cette boite rouge aujourd’hui? Cette nuit de Noël, comme d’autres avant elle, gardera son mystère.

 

Hubert Rault
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