| Caroline Kowalski I Mars 2019|

Birmanie – photo: Antoine Besson

 

Un vent doux et fort à la fois nous arrive du Sud Est Asiatique. À l’occasion des 60 ans d’Enfants du Mekong sa branche anglaise présente How to Grow Up : 55 minutes à hauteur d’enfants rescapés de l’oubli. Du Vietnam aux Philippines sa réalisatrice Jill Coulon croise son regard avec celui de six filleuls de l’association. Reconnaissance.

 

Comment avez-vous choisi ces 6 enfants – 4 filles et 2 garçons – parmi 60 000 enfants aidés et 22 000 parrainés par Enfants du Mekong ?

En charge d’organiser cet anniversaire d’EdM, la société de production Aloest cherchait un nouveau regard pour présenter le travail de l’association. Quand ils se sont tournés vers moi, je me suis dit que ce qui me toucherait le plus si je devais parrainer, serait d’entendre la parole des enfants eux-mêmes pour qu’ils me disent concrètement ce que le parrainage a changé dans leurs vies.

On a fait le pari d’un seul film à propos de 6 enfants qui grandissent à l’image dans 6 des pays où l’association intervient. Enfants du Mekong tenait à mettre en avant les filles parce qu’elles ont moins accès à l’école en général, et qu’elles ont davantage besoin d’être aidées pour y parvenir.

Avec les équipes d’EdM et particulièrement Antoine Besson – rédacteur en chef d’Asie Reportages, le magazine de l’association – qui connait très bien le terrain, on a procédé par strates. Quelle situation veut-on mettre en avant dans chaque pays, de façon emblématique (déplacés internes en Birmanie, bidonvilles aux Philippines, minorités ethniques au Vietnam, etc) ? Ensuite sur place il fallait s’appuyer sur les connaissances locales pour savoir où aller et quels endroits étaient moins accessibles. Puis quels enfants, quelles personnalités leur semblaient pouvoir jouer le jeu du film ? Des enfants qui auraient envie de participer à l’aventure, avec une histoire symbolique.

Un gros travail en amont – entre 3 et 5 mois de recherche – permis par un nombre de relais incroyable et des équipes locales très participatives !

 

Comment les enfants réagissent-ils à la camera ?

C’était un vrai pari de faire parler des enfants face à la caméra ! On nous avait prévenus qu’ils n’ont pas l’habitude qu’on leur demande leur avis et que souvent ils ont tendance à remercier leurs parrains sans grande spontanéité. C’était donc un test. Pourraient-ils tenir tous seuls “la vedette”, sachant que mon idée de départ était de ne pas avoir de voix off ? Je voulais que ce soit leur histoire, racontée à leur hauteur, et non par une voix extérieure connue ou pas.

Pour des raisons logistiques on n’a pas pu tourner dans l’ordre – ce qui n’a pas facilité la tâche pour le passage de relai. On a trouvé des transitions au montage et au tournage… Pour qu’on ait un peu l’impression que ce soit l’histoire d’un seul enfant qui grandit de bout en bout sur 6 pays.

 

Comment vous ont-ils accueillis dans leurs univers personnels ?

Ça a été très différent selon les âges évidemment.

Prin, la pauvre, était la première qu’on a filmée. On n’avait en général qu’une semaine par pays. On a dû filmer très vite, lui mettre un micro, c’était un peu dur pour elle. On a essayé de lui expliquer mais elle n’avait que 6 ans. Le deuxième jour on est allé dans son village et elle s’est mise à pleurer… On ne comprenait pas. Jusqu’à ce qu’on nous explique qu’elle avait pensé qu’on venait l’adopter, bien sûr, nous les deux blancs étrangers ! On lui a alors montré des images prises auparavant, des photos des enfants qu’on allait filmer ensuite, etc. On a équipé ses copines de faux micros, ce qui l’a aidée à accepter ce parasite qu’elle refusait au début… Ça a pris du temps mais ça nous a appris une leçon : pour les autres tournages on est arrivés en semaine et pas le weekend, afin d’avoir un peu d’intimité, ces 3/4 jours nécessaires pour s’apprivoiser. En attendant on filmait plus le groupe, la classe, des choses plus générales avec un zoom de temps en temps sur le sujet principal.

Myn Lat est un enfant très timide donc ça a pris du temps. Mais on a fait attention à lui expliquer clairement les choses, lui montrer les films sur Prin. C’était plus facile.

Pagna avait 17 ans et parlait très bien. On faisait les interviews avec lui, il nous traduisait lui-même, on pouvait interagir et se poser des questions sans problème.

Phout très vite a compris qu’il ne fallait pas regarder la camera, qu’on était là sans être là, qu’elle faisait sa vie. Très vite ils ont tous compris ça.

Tous au bout du compte se sont pris au jeu de la camera et on été très naturels en fait. On était là tout le temps avec eux, on a participé à certaines activités pour qu’ils nous connaissent aussi, qu’ils sachent qui on était et puissent nous poser des questions.

Mais chacun avec sa culture propre. Pour mieux expliquer et surtout mieux comprendre, on s’appuyait beaucoup sur les responsables locaux, ceux qui traduisaient et ceux qui nous aidaient. Chaque pays nous obligeait à nous adapter. Antoine, qui connait très bien l’Asie pouvait nous driver pour qu’on respecte certaines traditions, qu’on ne fasse pas d’impair !

 

On perçoit une unité entre tous ces pays pourtant très différents. Le chant et le sourire parcourent votre film de bout en bout. Comment avez-vous réussi ce pari ?

Montrer d’où viennent les enfants permet en fait de mieux comprendre ce qu’ils ont en commun : la pauvreté certes (en tant que minorité, à cause des conflits, d’un handicap, d’une maladie ou de la corruption), mais par-dessus tout une determination à soulever les montagnes !

J’aurais aimé avoir plus de temps dans chaque pays mais le temps c’est de l’argent et le budget n’était pas extensible. On ne partait qu’à deux et c’était très prenant : tournage la journée, traductions le soir, la nuit ou en parallèle. Tout ça dans un planning un peu serré à cause de la date buttoir des 60 ans.

Malheureusement on n’a pas pu aller voir les parents de tous les enfants. La famille de Phout habite à plus de 12 heures de route de son centre (elle ne rentre chez elle qu’une ou deux fois par an). Pagna pour sa part vit à 3 heures de chez lui. C’était poignant de découvrir son village, sa maison. Il donne cette impression de sérieux, presque trop sérieux. Mais lorsqu’on le voit évoluer dans son contexte d’origine, notre regard change totalement…

 

C’est vrai qu’on est édifié par le courage et l’acharnement de ces enfants aux travail…

L’association m’avait prévenue mais j’ai découvert sur place une soif d’apprendre qui m’a impressionnée et beaucoup touchée.

Leurs plannings d’étude sont hallucinants. Prin par exemple ne parle que Jaraï, la langue de sa minorité, et doit être accueillie dans ce centre pour apprendre à parler vietnamien. Elle n’a que 6 ans mais elle se lève à 4h30 le matin. Pagna travaille avant et après les cours, de 5h du matin a 22h le soir !

Ils connaissent tous la valeur de l’éducation, ils savent que l’étude assidue est la clef pour sortir de la pauvreté. La mère de Prin sait que sa fille étudie pour venir enseigner à son tour dans les villages. Pagna donne des cours gratuitement le weekend sur son temps libre pour aider son pays. Thookolo elle, si elle devait choisir entre se marier ou rentrer chez elle pour aider sa communauté, n’hésiterait pas une seconde !

Cette force-la est saisissante : ils veulent aider leurs parents, changer de statut, mais surtout ils ne veulent pas partir de leur pays d’origine ! Loin d’eux l’idée d’aller réussir aux Etats-Unis ou ailleurs. Ils désirent vraiment aider à leur tour. En Asie le collectif est très fort. Le groupe vient avant l’individu, c’est pour ça qu’on filmait beaucoup les groupes avant de filmer un enfant en particulier. C’est une très belle leçon !

À douze ans, soudain orpheline et responsable de ses petites soeurs, Juliet a décidé de travailler, de se lever à 2h du matin pour aller au marché vendre des mangues avant d’aller à l’école, finançant ainsi les transports et les fournitures pour ses soeurs aussi… À la fin de son lycée c’est elle qui est allée chercher son parrainage, ce coup de pouce qui l’a aidée à continuer dans les études. Et jusqu’à sa cérémonie de diplôme (à laquelle ses soeurs n’ont pas pu assister faute de pouvoir payer le ticket de bus), ça a été une lutte de chaque instant pour se débrouiller toute seule.

Elle a grandi dans un bidonville et veut rester vivre dans ce bidonville : elle y a acheté sa maison, elle y envoie ses enfants à l’école, elle y enseigne… Elle aurait toutes les raisons du monde de quitter cet endroit insalubre. Non, elle s’y enracine, et c’est ça sa victoire en fait.

 

Une force et une paix émanent de Juliet en effet alors qu’elle s’est battue pour survivre depuis sa tendre enfance. Retrouve-t-on là une qualité particulièrement asiatique ?

Oui. Elle se raconte, elle évoque l’injustice d’avoir grandi sans parents, mais elle ne se plaint pas. En Asie une fois encore l’harmonie du groupe prime sur le problèmes de chacun. Et puis il y a des histoires de karma, de fatalité, de la nature qui décide ou de la volonté de Dieu… Mais c’est vrai qu’aucun ne se plaint. Même Myu Lat rend grâce pour la maison qui l’abrite dans ce camp de déplacés alors qu’il a quitté son pays d’origine depuis 6 ans au moins.

 

Parce que vous avez fait le choix de ne pas ajouter de commentaires, le bon sens enfantin, reçu sans filtre, nous va droit au coeur.

Ils ne disent pas grand chose les enfants. Myu Lat n’explique pas le contexte (les Kachin sont en guerre contre l’armée birmane), mais l’important c’était d’être à sa hauteur. Il dit qu’il n’a pas sa maison, mais qu’il a un toit et que ça lui permet de se reposer. Même si c’est dans un camp. Il relativise même son cas parce qu’il est entouré de sa famille, alors que ses petits copains du camp ont tous perdu un proche au moins.

 

Il dessine des armes. Mais il ne veut pas devenir soldat…

C’était surprenant chez lui parce que son petit frère – comme tous les enfants qu’on a rencontrés dans ce camp – veut devenir soldat. Ils reproduisent les combats de leurs parents. Sa mère respecte ces choix-là même si elle sait qu’il risque d’y laisser sa peau ou de souffrir toute sa vie. C’est assez étonnant. Lui en revanche veut devenir prêtre depuis qu’il est petit. C’est dans doute dans son caractère : un garçon assez sage, pausé.

 

Quel genre de difficultés avez-vous rencontrées pour accéder à certaines zones ?

Au Vietnam par exemple c’était compliqué parce que le gouvernement ne veut pas mettre l’accent sur les zones de pauvreté ou sur certaines minorités ethniques qu’il préférerait invisibles… Pour ces raisons l’association n’est pas toujours bienvenue. Si on était venu avec un visa journaliste on nous aurait certainement refusé le droit de filmer. On a voyagé avec un matériel assez léger mais on a dû se cacher parfois pour éviter á nos hôtes des ennuis avec la police…

Au Cambodge on n’a pas eu de problème.

En Thaïlande on a été beaucoup arrêtés dans les rues de Bangkok parce qu’il fallait des autorisations. Mais notre interprète thaïlandaise parvenait toujours à sauver la situation en parlant des enfants et des soins que l’association leur prodiguait…

Au Laos on faisait très attention, on restait discret.

En Birmanie on a mis un peu de temps à obtenir l’autorisation dans le camp et à l’école publique – les Kachin étant globalement mal acceptés. Sans les supports sur place et les soutiens qui connaissent vraiment le pays, on n’aurait jamais pu filmer. Il y a des couvre-feux, il ne faut pas dormir dans certains endroits… Tout ça était très encadré et rarement simple.

A Cebu aux Philippines, où Juliet vit depuis toujours, on avait un credit d’emblée. Les gens savaient qu’on ne faisait pas du racolage. L’association ayant très bonne presse on avait une carte de visite qui nous a ouvert pas mal de portes.

 

Le film est distribué aujourd’hui d’une façon tout à fait originale !

On a inventé un système de diffusion financé par les soutiens d’Enfants du Mekong.

Une tournée est organisée dans 32 villes de France avec projection/débat. N’importe qui peut acheter un kit pour 15 euros et organiser une projection chez lui, avec des amis, dans son école, son association ou son entreprise. Et on se met à disposition de ces initiatives privées pour organiser et animer ces moments de partage.

Deux jeunes femmes qui viennent de rentrer de Thaïlande se sont donné pour mission d’aller pendant un an montrer le film dans les écoles dans toute la France, particulièrement en banlieue, à la campagne ou dans d’autres endroits qui n’ont pas accès à ce genre de projection.

L’idée c’est que le film devienne participatif, que les gens se l’approprient.

Il y a déjà apparemment des projections à Tokyo, Shanghai, Bangkok et d’autres endroits un peu improbables comme des hôpitaux psychiatriques.

Le réseau régional d’EdM est déjà très développé et l’ambition c’est d’ouvrir à d’autres publics, de montrer le film autrement. Je m’occupe de le montrer là où on n’attend pas d’habitude l’association. On a fait l’ouverture du Festival des cinémas d’Asie à Vezoul. On est aussi à Toulouse pour Partances, un festival de voyageurs.

On utilise donc cet outil pour aller chercher de nouveaux parrains. Il y a 600 enfants qui attendent. Ils sont dans des situations difficiles et l’association sait déjà comment leur faire profiter de la générosité de ses parrains.

 

De nouvelles aventures en perspective ?

Je développe un nouveau projet en Chine sur des aviateurs amateurs, en collaboration avec Isabelle Dupuis-Chavannat. J’aimerais aussi retravailler avec Avec Yaël Naïm, la chanteuse qui a composé la musique de Grandir.

Et puis je rêve de retourner au Japon, un pays que j’aime beaucoup. C’est en phase de développement.

 

9 de vos films (sur 10) se déroulent en Asie. Pourquoi cet engouement pour le continent asiatique ?

J’étais peut-être asiatique dans une autre vie… Ma grand-mère voyageait beaucoup, ma mère aime beaucoup l’Asie… Quand j’avais 18 ans j’ai découvert l’Indonésie et c’est

un continent dans lequel je me sens bien, où la force de la communauté me plaît, la diversité aussi… Beaucoup de choses m’attirent alors qu’on n’en connait pas bien les subtilités. J’ai envie de montrer ces pays-là autrement.

 

Propos recueillis par Caroline Kowalski

 


 

Projection (sous-titrée en anglais) / témoignages
jeudi 25 Avril 2019, 21h
Prince Charles Theatre, Leicester Square
Réservations : www.childrenofthemekong.org.

 


 

Extraits :

« On ne peut pas décider où l’on naît mais on peut décider d’être une bonne personne.» Thookolo, 21 ans, Bangkok.

« Grandir, c’est transformer ses souffrances en victoires. » Juliet, 35 ans, Philippines.

Legende portrait Jill Coulon :

“Offrir un parrainage en famille peut ouvrir les enfants occidentaux à la gratitude de pouvoir aller à l’ecole.”

 


 

Enfants du Mekong

Depuis 1958 Enfants du Mékong vient en aide à l’enfance dans 7 pays d’Asie du Sud-Est : Vietnam, Thaïlande, Laos, Philippines, Cambodge, Birmanie et Chine.

Sa mission est d’aider et de permettre à ces enfants oubliés (du fait souvent d’une extrême pauvreté, d’un handicap, d’une maladie) de s’instruire, de se former professionnellement et de se construire un avenir pour devenir des modèles de responsabilités et de liberté pour leur pays de demain.

L’association soutient la construction d’une centaine de projets de développement par an (écoles, puits…) et gère 10 centres et 78 foyers.

Elle envoie aussi 60 volontaires de solidarité internationale, les “Bambous”, sur le terrain pour des missions d’une durée minimum d’un an.

Son slogan : “aider un enfant pour qu’il aide son pays à son tour”.

Envie de parrainer ? Contact : www.childrenofthemekong.org

 


 

L’instruction reste un privilège

  • « Environ 67 millions – exactement la population de la France en 2017 – d’enfants en âge de fréquenter l’école primaire n’étaient toujours pas scolarisés, dont 53 % étaient des filles. La grande majorité de ces enfants privés de leurs droits vivent en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud. Dans ces pays, aller à l’école est un defi. » UNICEF 2008
  • Les filles ne représentent que 30% des enfants scolarisés dans le monde. Sur 900 Millions d’analphabètes, les 2/3 sont des femmes.
  • Au Cambodge, 30% des femmes ne savent ni lire ni écrire contre 15% d’hommes. Plus de 65% des femmes vivant en zone rurale travaillent la terre sans être rémunérées. 40% des femmes accèdent difficilement aux soins médicaux.