| CecileFaure | Mars 2019 |

 

Laure Martineau
Crédit photo : Juliette M

« Que veux-tu faire quand tu seras grand ? Elle : Je serai cosmonaute ! Lui : Moi, je serai empereur ! Eux, les parents : Oui, mais où et comment ? »

 

Lorsqu’on vous posait la question de savoir ce que vous vouliez faire plus tard, que l’on vous obligeait à vous projeter hors de cette enfance insouciante, que répondiez- vous ? Plus grand, à l’âge des grands bouleversements de l’adolescence, il vous a fallu décider d’une orientation au regard d’un avenir aux contours plus que vagues. Comment avez-vous fait ? Aujourd’hui, forts de vos expériences d’adultes que diriez-vous à vos enfants ? Vous écouteraient-ils ?

 

Face à la multitude de choix, confronté aux incertitudes de ceux qui n’ont peut être pas encore trouvé leur voie et à l’inquiétude de leurs parents qui ne veulent pas imposer un chemin tout tracé (qu’ils ont eux-mêmes suivi), on se dit que pour répondre il faut commencer par poser les bonnes questions. Laure Martineau et Delphine Porta, qui ont fondé Ethos Guidance en juin 2016 ont répondu aux nôtres. Laure et Delphine accompagnent les jeunes de 15 à 25 ans dans leur réflexion d’orientation en explorant les opportunités dans de nombreux pays afin de les aider à trouver la formation et le système éducatif qui leur permettront de réussir et de s’épanouir. www.ethos-sg.com

 

Comment envisager dans sa globalité ce métier qui deviendra le nôtre ?

À cette fameuse question qui nous est souvent posée dès notre petite enfance, il semble en fait bien difficile de répondre.

 

Ceci est d’autant plus vrai que l’on estime que 50% des métiers qui existent aujourd’hui sont voués à disparaître d’ici dix à quinze ans et que beaucoup de métiers n’existent pas encore.

 

L’évolution des technologies, l’implémentation de l’intelligence artificielle,  la digitalisation de l’économie et la mondialisation vont considérablement modifier les conditions dans lesquelles nos enfants exerceront leur activité professionnelle.

Le monde est en profonde mutation, au point qu’il est en fait bien difficile aujourd’hui d’en appréhender les modes de fonctionnement futur. Les études montrent que la prochaine génération aura non pas un, mais deux ou trois métiers au cours de sa vie active. Même dans le cadre d’une vocation telle que la médecine les pratiques vont changer très rapidement.

 

Penser en terme de métiers devient donc très compliqué. Mieux vaut réfléchir en terme de centres d’intérêt correspondant à un ensemble d’activités professionnelles.

 

La capacité d’adaptation devient donc plus que jamais un élément fondateur de la manière d’envisager son avenir professionnel. L’acquisition de compétences transférables devient une priorité. Aux connaissances acquises au travers d’une formation spécifique, ce que l’on nomme les hard skills, il faut ajouter les soft skills telles que la curiosité, la flexibilité, l’adaptabilité, la réflexion critique, le travail en équipe transculturelle, la communication et la capacité de s’affirmer sans empiéter sur les droits des autres (pour n’en citer que quelques-unes). Posséder ces deux types de compétences fera toute la différence pour exercer et garder un métier destiné à évoluer, ou en changer si besoin est. Un très bon moyen d’acquérir ces soft skills est d’étudier durablement à l’étranger. Les jeunes Français l’ont compris puisque la France est la septième nation d’où les jeunes partent pour entreprendre des études qualifiantes à l’étranger (différent d’un échange) ceci après la Chine, l’Inde, l’Allemagne, l’Arabie Saoudite et  la Corée.

 

D’après les chiffres de l’UNESCO et campus France, la population des étudiants en mobilité représente aujourd’hui 2,2% du total des étudiants dans le monde et pourrait doubler et atteindre 9 millions à l’horizon 2025. Ces 2,2% d’étudiants mobiles forment une « élite » que les pays influents cherchent à attirer. Leur classement reste stable : les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie, la France, l’Allemagne et la Russie.

 

Quelle problématique particulière se pose face à la multitude de choix envisageables lorsque l’on vit et passe son baccalauréat à l’étranger ?

 

Nos jeunes, parce qu’ils sont élevés au contact d’une culture qui n’est pas nécessairement celle de leurs parents, sont confrontés à la problématique de l’adaptation. Tout d’abord, ils parlent l’anglais couramment ce qui leur permet d’aller étudier partout, et pas seulement dans les pays anglophones. En effet toutes les nations qui ont compris les enjeux de la mobilité et de la mondialisation offrent des formations anglophones, voire bilingues. Ensuite, la mixité oblige à la curiosité, à prendre du recul pour mieux comprendre et à porter un regard d’ensemble. Cette façon de construire sa vision du monde et d’ouvrir son horizon va influencer leur façon d’envisager leurs études supérieures « The world is their oyster ».

 

Toutefois, il faut être conscient que nos enfants, ayant grandi au contact d’une ou plusieurs cultures, en plus de celle de leur cocon familial, sont des citoyens particuliers. Ils se reconnaîtront entre eux, formant le groupe de ce que l’on identifie aujourd’hui comme les Third Culture Kids, groupe en extension constante. (c.f. article de Sylvie Plattard page xx). Ils n’ont pas développé entièrement la culture du pays d’origine de leurs parents ni du pays dans lequel ils auront passé des années de leur scolarité, ni celle du ou des passeport(s) qu’ils détiendront. Cette identité particulière peut engendrer des difficultés d’adaptation inattendues, en particulier au cours des études supérieures. Un jeune Français élevé au Royaume-Uni n’est pas forcément prêt pour intégrer en toute sérénité une université typiquement française ou anglaise. Il faudra en tenir compte dans les choix.

 

Cette capacité d’adaptation et de vision globale est elle applicable lorsque l’on doit choisir aujourd’hui son orientation post-Bac ? Et comment procéder ?

 

À notre avis, elle est cruciale. Il faut se poser les bonnes questions. De la pertinence de l’interrogation découlera une solution ayant la probabilité de réussite et d’épanouissement la plus grande. Il ne faut pas oublier que les jeunes murissent et continuent de construire leur personnalité durant toute cette période des études supérieures.

 

Il faut commencer par cerner ce qui potentiellement intéresse le jeune, ceci en lui faisant découvrir le ou les sujets qui l’attirent de façon pragmatique et pratique. Il y a certes les facilités que l’on peut avoir pour une matière plutôt que pour une autre mais cela n’est pas le seul déterminant. De nombreux moyens sont disponibles pour aider au choix du sujet d’études : le stage de seconde, les taster courses des universités, la consultation de professionnels de l’orientation, les questionnaires et les tests, les forums des carrières et études supérieures, le conseil des professeurs, les open days des écoles et universités, le réseau alumni, la rencontre de personnes qui exercent un métier dans un domaine donné, etc.

 

Mais trouver le domaine dans lequel on souhaite poursuivre ses études supérieures n’est pas suffisant. Il faut également :

 

  • identifier le pays dans lequel étudier ce sujet a du sens (certains pays sont plus réputés pour certains sujets)
  • comparer les différents systèmes éducatifs disponibles qui sont très différents d’un pays à un autre (leurs avantages et leurs inconvénients pour chaque jeune), l’encadrement proposé, la quantité et le type de travail requis, le mode d’évaluation (en continu ou par examens)
  • appréhender de façon claire les motivations et l’ambition, la capacité d’adaptation et de supporter l’éloignement familial, les attentes concernant l’environnement social et culturel
  • évaluer la réputation de l’université ou de l’école et du cursus choisi dans cette université ou cette école ainsi que le coût des études et leur financement
  • considérer les débouchés, tout particulièrement dans le cadre de métiers réglementés (droit, médecine, etc.)

 

Il arrive que les parents exercent une pression sur leurs enfants, pensant savoir ce qui est le mieux pour ces derniers. Il est pourtant fondamental que le choix final reste celui du jeune car sa motivation à aller jusqu’au bout du parcours en dépend. In fine c’est lui qui se lèvera le matin pour aller en cours et passer les examens et cela doit rester son projet.

 

Une différence d’approche entre garçon et fille est-elle d’actualité ?

 

À l’heure de l’égalité homme-femme, il ne s’agit pas de se conformer à des stéréotypes mais bien de prendre en considération la donne sociale.

 

On constate que les filles s’engagent de plus en plus dans des cursus longs, et sont plus nombreuses que les garçons sur les bancs de l’université. Les études montrent que cette tendance va s’accentuer sur le plan mondial. Les garçons choisissant souvent des cursus plus courts leur permettant d’accéder à un emploi plus rapidement.

 

L’orientation des filles est moins conditionnée qu’autrefois. Tout est ouvert, toutefois on constate que le domaine des STEM (science, technologie, ingénierie et mathématiques) reste souvent le propre du genre masculin. Les filles sont souvent les premières à s’autocensurer à tort dans les choix qu’elles s’autorisent.

 

Ce qui est important encore une fois est de faire un choix en connaissant l’ensemble des contraintes présentes et futures, afin que le moment venu on possède la détermination et les outils qui aideront au passage d’un possible écueil, y compris celui du genre. Aujourd’hui une femme peut être pilote de chasse ou chef cuisinier, rien ne s’y oppose. Mais en faisant ce choix la jeune fille doit être consciente qu’elle sera confrontée à un monde très masculin dans ses études et le monde professionnel.

 

Décider de sa vie professionnelle à dix-huit ans peut paraître inconcevable. Repousser le choix est-il envisageable ?

 

Oui, dans une certaine mesure. Deux exemples viennent à l’esprit.

 

Le premier est celui des classes préparatoires. Choisir cette voie revient parfois à repousser la décision finale, à prolonger le format du Lycée. Mais cela peut être source de grande frustration car le choix final de l’école et du sujet d’études sont laissés aux résultats des concours (attention aux vocations contrariées). Il faut aussi tenir compte de la puissance de travail qui va être demandée au jeune. Tous n’ont pas en eux cette capacité et/ou cette envie. Donc choisir la prépa c’est aussi avoir bien réfléchi à ce qu’elle va apporter et développer chez le jeune qui choisit cette voie.

 

Le second est la Gap Year (hors deferred entry), cette fameuse année à priori hors système, supposée forger le caractère et ouvrir l’esprit. Elle n’a un intérêt que si elle s’inscrit dans un projet bien défini d’apprentissages, au travers de stages ou formations spécialisées courtes, afin d’acquérir des savoirs et qualités, et de renforcer un dossier de candidature ultérieure. Elle peut être particulièrement pertinente entre un Bachelor et un Master, lorsqu’elle vient s’inscrire dans un processus d’affinage du choix d’orientation. Elle peut aussi alors se concevoir comme un moyen de financement de la poursuite des études : commencer à travailler et épargner, demander à son employeur de financer le Master voire le doctorat dans le cadre d’une formation alternée.

 

Entre le Jeune indécis et le Parent inquiet, l’échange peut rapidement tourner au cauchemar. Que faire pour sortir de ce qui semble alors être une impasse anxiogène pour tous ?

 

L’inquiétude d’un parent est normale, c’est le propre du parent. C’est la possible mauvaise communication qui est source d’anxiété. Le parent ne comprend pas ce que veut son enfant, ce « cactus » qui semble incapable de formuler une idée claire et concise, ou dont les envolées lyriques et utopiques dépassent l’entendement.

 

Pourtant nos jeunes sont plus que jamais conscients de leur environnement. Ils veulent donner un sens à leurs actions, à leur activité professionnelle et recherchent un épanouissement personnel tout en contribuant au bien-être de la communauté.

 

Il peut y avoir bénéfice à l’intervention d’un tiers professionnel capable d’apaiser les tensions, d’expliquer la cartographie des possibles après avoir aidé le jeune à débroussailler, élaguer et ordonner appétences et compétences déjà acquises.

 

L’accompagnement peut se faire dès la seconde, avant le baccalauréat, mais aussi après, dans le cadre d’études supérieures entamées ou d’une reconversion professionnelle ultérieure. L’échec n’est pas forcément d’ordre académique, mais peut tout simplement traduire de mauvais choix qui n’ont pas su prendre en compte tous les aspects de l’orientation.

Cécile Faure