| Laure Berardi | Mars 2020 |

 

 

Eux, ce sont les ados : bourrés d’hormones et de convictions, ils sont en proie à un tsunami d’émotions qui les propulsent vers une nouvelle identité, celle de l’adulte.
Nous, les parents, observons cette transformation avec un mélange d’admiration et d’effroi : passage en revue des métamorphoses et surtout des enjeux de l’adolescence.

J’attends un enfant… et je reçois un homard !

On s’était préparé à la crise des 2 ans, on avait lu Laurence Pernoud, on avait même survécu aux nuits sans sommeil. Bref, on maîtrisait la situation… Et puis un soir au dîner, notre chère tête blonde se met en colère quand on lui demande si tout va bien et s’en va bouder dans sa chambre sans qu’on n’y comprenne rien : bienvenue dans l’adolescence !

Définie comme le passage de l’état enfant à l’état adulte du corps et de l’esprit, on la situe au moment de la puberté, qui signe les premiers changements physiologiques. Plus qu’une simple étape de croissance, l’adolescence est une véritable mue de l’enfant : il subit la transformation de son physique et le développement de sa maturité, sans en maîtriser les résultats. Le corps n’est donc plus un refuge pour l’esprit, qui lui aussi est en ébullition. D’où des incompréhensions, des impasses, des angoisses … d’où le terme de crise qui souvent accompagne le mot adolescence.

Dolto l’appelait le complexe du homard. Tout comme le crustacé, qui en période de mue, essaie sans carapace de se protéger des prédateurs, l’adolescent, entre deux identités, traverse comme il le peut les épreuves de ses changements physiques et psychologiques.

 

La symphonie pubère

Souvent confondues, l’adolescence et la puberté sont pourtant bel et bien différentes. La puberté est définie comme la maturation physique dans laquelle un individu devient physiologiquement capable de procréer : elle s’inscrit donc dans un schéma plus organique. Pour faire simple, l’adolescence est l’état physique et psychologique dans lequel est plongé l’individu, du fait des transformations provoquées par la puberté. Par conséquent, ces deux étapes sont concomitantes, indissociables et intrinsèquement liées.

La puberté est en fait activée par le système neuroendocrinien. On compare souvent son fonctionnement à un opéra, écrit par Maitre Hypothalamus au sein du cerveau, conduit par le chef d’orchestre Hypophyse et son assistante Thyroïde, qui dirigent les talentueux Testostérone, Œstrogène, Progestérone et autres hormones.

Le résultat de cet ensemble philharmonique est l’apparition des premiers signes de la puberté vers 10 ans chez les filles et vers 11,5 ans chez les garçons. Il est important de souligner la grande disparité de cet âge selon le pays, la culture, le niveau socio-économique et même selon l’époque. Les jeunes filles françaises par exemple, sont réglées aujourd’hui aux alentours de 13 ans, alors qu’elles l’étaient vers 16 ans au 18e siècle.

Ces facteurs extérieurs renforcent donc l’idée que la puberté est autant influencée par l’environnement dans lequel baigne l’individu, que par son horloge interne et génétique.

 

Comme le nez au milieu de la figure

Les changements physiologiques concernent les caractères sexuels dits primaires, c’est-à-dire les organes génitaux et reproducteurs, et ceux dits secondaires, qui regroupent les transitions morphologiques et physiques.

Ces derniers sont faciles à observer, bien que nous, parents, soyons souvent les derniers à les voir chez nos propres enfants.

Chez les filles, tout commence avec l’accélération de la croissance, l’apparition des bourgeons mammaires et la pilosité génitale, puis axillaire. Chez les garçons, ce sont d’abord le développement testiculaire et pénien puis la pilosité pubienne et ensuite l’accélération de la croissance.

À l’intérieur des corps, outre les transformations de la morphologie et la maturation du squelette, les appareils reproducteurs se développent.

Sous la poussée des œstrogènes, l’utérus s’allonge et prend sa forme de poire, pendant que les ovaires augmentent leur taille et deviennent fonctionnels via l’élévation du taux de progestérone et de LH (Luteinizing Hormone). La capacité à fabriquer des spermatozoïdes, dite spermatogénèse, se met en place au niveau des testicules, par l’induction des hormones FSH (Follicle Stimulating Hormone), LH et testostérone.

On pose la fin des transformations pubertaires avec les premières règles, appelées ménarche, chez les filles. Ce sera plutôt la mue de la voix ou les premières éjaculations, appelées spermarche, chez les garçons.

Ce n’est pourtant pas la fin de la métamorphose adolescente, bien au contraire !

 

Me, myself and I

On l’aura compris, si le but de la puberté est de rendre le corps fertile, celui de l’adolescence est de se réapproprier ce nouveau corps sexué, mais aussi de faire face aux responsabilités de cette nouvelle identité sexuelle.

La première étape est l’acceptation de la preuve de son genre… car oui, l’enfant connait et a bien souvent accepté son genre avant la puberté ! Dès la toute petite enfance, il a conscience de la différence des sexes, via l’anatomie, les codes culturels véhiculés par la société et bien sûr les stéréotypes éducatifs distillés par son environnement personnel. Il sait qu’on le reconnait en tant que fille ou garçon, bien que son physique soit androgyne.

La puberté, via le développement des caractères sexuels secondaires, en apporte les preuves et son lot de questionnement : “Je suis une femme mais mes seins ne poussent pas” ; “je ne me sens pas homme mais déjà ma voix mue”.

Selon les attentes, l’arrivée ou non de ces signes est porteur de joie ou au contraire de tristesse.

C’est là que le retentissement des changements pubertaires est bien différent chez le garçon et la fille.

Par exemple, la mue vocale est un événement dont on parle avec légèreté, quand bien même elle provoque une certaine gêne, si ce n’est une gêne certaine chez l’adolescent concerné ! Tu es un homme, mon fils !

Chez la jeune fille au contraire, les ménarches peuvent provoquer un sentiment de culpabilité, voire d’anxiété, entretenu par la peur sous-jacente de la grossesse. D’ailleurs, leur apparition est très souvent passée sous silence.

Malgré le soulagement de se sentir normale, l’adolescente sait, ou devine, le poids de cette responsabilité. L’arrivée des premières règles n’est pas tant une fête que le début d’un devoir féminin rappelé mensuellement.

 

Chacun pour tous et tous pour soi

Après avoir découvert son propre corps lors de l’enfance, l’adolescent, sous la pression des pics hormonaux, prend conscience d’une sexualité avec l’Autre. Freud appelle cette étape la sexualisation de la pensée. Il est temps de découvrir et explorer petit à petit un corps qui n’est pas le sien.

Là encore cette rencontre peut s’avérer délicate, tant les transformations physiques, souvent inachevées, handicapent l’adolescent, mal dans ce corps qui ne lui correspond plus tout à fait. Imaginez-vous aller à votre premier jour de travail dans une entreprise inconnue, déguisé en T-Rex rose : c’est malaisant ! (mot désignant la création d’un énorme malaise en langage ado. C.Q.F.D.)

De plus, afin de faire apparaître l’adulte, l’adolescent va devoir faire taire l’enfant, en son for intérieur et vis-à-vis de la société en général. Ce moment, souvent source de conflits avec ses proches, est aussi celui qui marque son adhésion à un groupe qui lui ressemble.

C’est là, dans cette tribu, que l’adolescent va pouvoir s’essayer à être un adulte, au fur et à mesure qu’évolue son identité. Filles et garçons, au prix de paradoxes parfois surprenants mais toujours justifiés, testent, apprennent, explorent, et se construisent au milieu de leurs pairs, rassurés de n’être pas si seuls.

 

Ado un jour, ado toujours ?

Il est important de comprendre que si le processus physiologique est invariable dans le temps, la transition psychologique est, elle, dépendante de la personne : chacun a donc un temps d’adolescence qui lui est propre, et qu’en tant que parents ou proches, nous devons respecter.

La chronologie de cette métamorphose est d’autant plus importante dans nos sociétés modernes qu’elle est de plus en plus longue. En effet, être adulte suppose une responsabilisation de sa vie et de ses actes, et donc une indépendance vis-à-vis de ses parents.

Or, l’entrée dans la vie active, l’installation en couple ou l’arrivée du premier enfant se fait de plus en plus tard. Aujourd’hui, on parle même d’adulescence, sorte de statut transitoire, à mi-chemin entre la post-adolescence et le jeune adulte !

Et si finalement les nouvelles générations avaient trouvé le moyen de rester jeunes plus longtemps ?

 

Laure Berardi
laure.berardi@gmail.com

 

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