| Sofi Liot | Décembre 2019 |

 

© The Lucian Freud Archive / Bridgeman Images

 

« Pour se représenter soi-même, il faut essayer de se peindre comme si on était quelqu’un d’autre. Dans l’autoportrait, la « ressemblance » c’est autre chose. Je dois peindre ce que je ressens sans tomber dans l’expressionnisme » Lucian Freud

Depuis ses débuts, l’autoportrait ponctue régulièrement l’œuvre de Lucian Freud et constitue un long travail d’introspection. Il traverse toute son œuvre comme un témoin de l’évolution de son art mais aussi de sa chair.

 

Imaginons l’artiste dans son atelier de Paddington, Holland Park ou Notting Hill.

Les volets sont clos, les murs délibérément décrépis et maculés de peinture tels une immense palette. Il plane une odeur d’huile de lin, une tasse de thé vert fume dans un coin. Il est debout devant son chevalet, torse nu, un chiffon coincé à la ceinture pour les retouches, une palette de gris, beige, rouge et blanc dans la main droite et ses longs pinceaux dans la main gauche. Il va et vient dans son atelier vers son modèle ou vers son miroir. C’est une véritable danse, il observe, cherche, s’interroge comme si le modèle était une énigme à résoudre. Son travail est lent, un long travail d’explorateur, un explorateur de l’âme, peut être comme son grand-père Sigmund.

 

Il y a dans ses autoportraits une dimension psychanalytique.

Il doit se peindre et se contempler en même temps et trouver la juste distance entre lui et son reflet. Il n’y a aucune vanité de se peindre chez Lucian Freud et il le fera d’ailleurs sans aucune complaisance. Pour lui le portrait n’est pas une simple copie de la réalité, il doit exister par lui-même. Il observe intensément son modèle ou lui-même s’il s’agit d’un autoportrait. Il veut comprendre mais aussi surprendre et pour cela il multiplie des dispositifs parfois sophistiqués pour obtenir différents angles de vue, il s’amuse avec des variations d’échelles.

 

Il y a chez Lucian Freud de l’ironie mais aussi de l’humour.

Son atelier est pour lui un refuge qu’il ne quitte que rarement. C’est Giacometti qui l’incita à y travailler, loin de l’agitation extérieure. L’espace clos de l’atelier, les longues séances de pose entraînant la fatigue renforcent la confrontation avec le modèle et provoquent les tensions intérieures que recherche Lucian Freud. Il refuse de peindre d’après photographie car c’est l’atmosphère presque organique qui se dégage du modèle qui le guide.

 

La rétrospective de la Royal Academy of Arts commence par ses débuts.

© The Lucian Freud Archive / Bridgeman Images

Né à Berlin en 1922, il se réfugie à Londres avec sa famille alors qu’il a douze ans. Très tôt on décèle son talent artistique et il n’a que 14 ans lorsqu’il participe à une exposition dans la galerie de Peggy Guggenheim. Il a par la suite une formation très académique à Londres. Les dessins des premières salles en témoignent. Le trait est précis, linéaire et maîtrisé comme dans Self-portrait with a Hyacinth Pot. Les cadrages sont déjà audacieux comme le Stardied Man. On perçoit l’influence des surréalistes dans Still-life with Green Lemon ou Man with a Feather. Une autre rencontre sera déterminante dans son travail : celle de Francis Bacon. Son style, sa personnalité sont très différents de Lucian Freud, il lui transmettra néanmoins une certaine spontanéité.

Les œuvres sur papier nous montrent comme il se joue de son image. Il se représente en personnage mythologique dans le Self-portrait as Actaeon. Il est étonnant de voir le même homme dans le groupe des quatre aquarelles peintes dans la même semaine. Freud veut saisir la fugacité d’un moment, ce que le modèle est vraiment au moment où il le peint.

Dans les années cinquante, il opère un changement radical de style.

Lucien Freud substitue à ses pinceaux de poils de martre donnant une touche lisse et précise, des pinceaux en soie de porc permettant des empâtements qui deviendront sa caractéristique principale. Il change aussi sa posture, dorénavant il peint debout jusqu’à son dernier tableau. Hotel Bedroom est le dernier tableau qu’il réalise assis.  Il abandonne aussi pour un temps le dessin, lui qui était un dessinateur acharné trouve que la perception du dessin nuit à celle de sa peinture. Il ne veut pas que ses tableaux soient un prolongement de ses dessins mais qu’ils soient exécutés d’une manière que seuls permettent les pinceaux et la peinture. Ces changements lui donnent plus de liberté dans sa facture, sa touche est moins précise mais plus ample et plus expressive. Par ses empâtements, Lucian Freud veut aller au cœur du modèle, obstinément, comme si la recherche de l’intimité passait par la chair.

 

Volonté de surprendre, de jouer avec l’observateur.

© The Lucian Freud Archive / Bridgeman Images

Il déménage dans un atelier plus grand et les toiles se font plus grandes. Ses cadrages sont de plus en plus audacieux et ne manquent pas d’humour. Dans son autoportrait avec ses enfants, la contre-plongée donne une touche ironique au tableau. Lucian Freud aime beaucoup peindre les nus qui sont au cœur de son œuvre et s’il peint des personnages habillés, pour lui ce sont des nus habillés. Il réserve aux vêtements un traitement en aplats qui contraste avec la touche tourmentée des visages. Chaque touche est nerveuse et directionnelle comme une ligne de force. Lucian Freud ne peint pratiquement pas de paysages mais il aime peindre les végétaux. Parfois jaunis, ils évoquent le cycle de la vie comme dans Interior with Plant, Reflection Listening.

Ses portraits inachevés montrent comme il part du visage et plus particulièrement des yeux car ce sont eux qui recèlent la force dans l’image. Les yeux traduisent les émotions, la joie comme la tristesse, le désir ou la haine, les mouvements de l’âme. Lucian Freud commence par un point entre les yeux puis travaille en agrandissant l’image.

D’autres tableaux ne sont pas à proprement parler des autoportraits et pourtant on peut y deviner la présence de l’artiste. Ici ce sera ses pieds peints dans un coin du tableau, là son ombre ou encore son image sur des tableaux reproduits, avec toujours cette volonté de surprendre, de jouer avec l’observateur.

 

Il veut que la peinture devienne chair

La fin de l’exposition nous présente son style dans toute sa maturité. Avec toujours cette même palette, la touche est large, libre, presque sauvage. Dans sa recherche pour rendre sa peinture plus organique il commence à utiliser le blanc de Cremnitz qui, mélangé à d’autres pigments, empâte sa touche, la rend plus lumineuse mais aussi plus grumeleuse pour reproduire le grain d’une peau vieillissante. Il veut que la peinture devienne chair et sa touche au cours de sa vie a suivi le vieillissement de sa peau. Il se peint en pied à plus de quatre-vingts ans, nu avec juste ses chaussures délacées, sans indulgence et avec lucidité il montre les signes du vieillissement, l’affaissement de la chair. Sa peinture est parfois cruelle et pourtant il s’agit d’un autoportrait.

 

Reflection

Les autoportraits de Lucian Freud, qu’il appelle reflection et non self-portrait, témoignent de cette recherche de techniques qui lui permettront de rendre la chair pour atteindre l’intime. Au-delà d’une recherche de style, ils sont un prétexte à l’introspection. Comme il va et vient nerveusement devant son chevalet, il va à la recherche de son moi intérieur. Avec ses apports successifs de matière, le rendu est presque biologique et il extirpe de cette enveloppe charnelle l’intériorité de la personne. On a l’impression que plus il surcharge le tableau de matière, plus il entre dans l’intériorité du modèle. Il a choisi cette matière empâtée et grumeleuse à la surface de la toile pour évoquer la décrépitude du corps, sa vulnérabilité, le signe inexorable du temps qui passe. L’audace des tableaux de Lucian Freud, leur intensité peuvent surprendre, mettre mal à l’aise, voire choquer mais jamais ils ne laissent indifférents et nous interrogent sur notre propre existence.

 

Sofi Liot
sofi.liot@gmail.com

 

L’exposition de Lucian Freud a lieu à la Royal Academy of Arts jusqu’au 26 janvier 2020
https://www.royalacademy.org.uk