| Hubert Rault | 18 Juin 2020 |

 

Winston Churchill et Charles de Gaulle à Paris, 11 novembre 1944

Winston Churchill et Charles de Gaulle à Paris, 11 novembre 1944

 

L’orage approche

Reprenons le fil de notre enquête en 1938 précisément. A Munich, lors de la fameuse conférence où Anglais et Français pensent avoir contenu les appétits expansionnistes d’Hitler après l’invasion de l’Autriche et des Sudètes. Il n’en sera rien. Churchill comme de Gaulle le savent . « Vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre ; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre » prévient Churchill au Parlement. Oracle peu entendu alors. Churchill aura tragiquement raison.

 

Churchill revient en première ligne

Pour Churchill, l’entrée en scène, ou plutôt son retour en grâce sur la scène politique se fait aux coups sourds de l’horloge de l’Histoire. A chaque fois que le monde vacille, Winston gravit une étape et affirme sa stature de chef.

1er septembre 1939, les panzers allemands franchissent la frontière polonaise. A Londres, Winston franchit la porte de l’Amirauté, reprenant en charge la Navy 24 ans après l’avoir quittée suite à la débâcle de Gallipoli. La Navy est une véritable fierté nationale. La maitrise de la mer est vitale pour les insulaires que sont les Britanniques.

10 mai 1940. Pour Winston, le pacte avec le destin est officiellement scellé ce jour-là. Il en rêvait depuis toujours. Il devient Premier Ministre de sa Majesté. Il a 65 ans et 40 ans de vie politique derrière lui. Et une guerre mondiale devant lui. La lourde porte noire du 10 Downing Street s’ouvre devant lui. Personne ne voulait pas ce poste et prendre le risque d’associer son nom à une défaite qui semble irrémédiable. Churchill le sait. Il sera aux yeux de l’Histoire soit l’homme de la défaite soit l’homme de la victoire.

13 mai 1940. Chambre des Communes. Aujourd’hui Churchill ne prend pas sa place habituelle. Il a une autre place. Celle de Premier Ministre. Tous les regards sont braqués sur lui. Objectif de son premier discours de guerre : gagner la confiance du Parlement. Pour cela, il va mobiliser la langue anglaise et la jeter dans la bataille. Il a ciselé chaque mot de son texte. Il est à la tête d’une coalition et doit convaincre. Il n’a rien d’autre à offrir «que du sang, de la sueur et des larmes ». A la fin du discours, les parlementaires se lèvent et l’applaudissent.

 

De Gaulle et Churchill : destins parallèles

 

De Gaulle relève le gant

En moins de deux semaines, de Gaulle passe du statut de militaire à celui de membre du gouvernement, puis à celui de dissident.

17 mai 1940. En France, dans l’Aisne. Si les Allemands avancent vite grâce à leurs chars, ils ne peuvent pas garder tout le terrain conquis. Ce qu’a bien compris un colonel de 49 ans, Charles de Gaulle, qui va lancer ses blindés sur le flanc des Allemands, faisant rentrer le nom de Montcornet dans l’Histoire de France. Les moyens français manquent pour vraiment exploiter l’opportunité et les chars français se replient. Ce jour-là, l’intendance n’a pas suivi. Charles de Gaulle gagne néanmoins ses étoiles de général quelques jours après, le 28 mai.

6 Juin 1940. Paris. Paul Reynaud fait rentrer Charles de Gaulle au gouvernement en tant que sous-secrétaire d’Etat à la Guerre et à la Défense Nationale. Les deux hommes se connaissent depuis 1935. De Gaulle lui a envoyé  ses livres et partagé avec lui ses réflexions sur l’usage des chars. Il va rester 10 jours seulement au Gouvernement, avant que ce dernier laisse la place à Philippe Pétain. Pendant ce court passage au gouvernement, de Gaulle et Churchill vont se rencontrer 3 fois. Charles de Gaulle parle à Churchill au nom du gouvernement français, au nom de la France.

18 Juin 1940. Londres. Avec son Appel, de Gaulle souhaite prendre le contre-pied du message de Pétain du 17 juin. Contrairement à Pétain, de Gaulle se place dans une vision stratégique, de long terme, à l’échelle mondiale. Il veut entrainer tout un pays derrière lui et s’affirme, dès le départ, comme un chef d’Etat, et non seulement comme un chef militaire.

 

De Gaulle-Churchill, alliés mais pas alignés                                                                  

Churchill, qui a ouvert à de Gaulle les portes de la BBC, le reconnait le 28 Juin ‘’Chef des Français Libres’’.  Les destins de nos deux hommes semblent alors pendant quelques jours parfaitement s’aligner… jusqu’à ce 03 juillet 1940

Mers-el Khébir, à l’ouest d’Oran, en Algérie. Dans la baie, les navires français sont à l’ancre. Un jour qui serait comme tous les autres si les canons de la Royal Navy ne transformaient cette baie paisible en une mer de feu. Plus 1 100 marins français perdent la vie. Scène d’apocalypse.

Pour Churchill, qui n’a pas consulté de Gaulle, couler la flotte française permet d’envoyer un message à Hitler comme aux Britanniques « on se battra jusqu’au bout ». Pour de Gaulle comme pour les premiers volontaires de la France Libre, c’est un choc, une déflagration. Pour Vichy, de Gaulle est un traître, car au côté des Anglais qui font couler le sang français.

En 15 jours, les relations de Gaulle-Churchill passent de la confiance à la méfiance. Durant toute la guerre, elles resteront comme le dieu Janus des Romains, à double visage. Entre coopération et opposition. Entre confiance et méfiance. Entre compréhension et incompréhension.

8 Mai 1945, après cinq années de lutte commune, la victoire s’offre enfin à ceux qu’ils ont tant espérée. De justesse, de Gaulle impose un français au côté des Américains, Britanniques et Russes pour recevoir la capitulation allemande. Les deux hommes deviennent l’incarnation de la victoire. Et si leurs pays respectifs sortent profondément meurtris du conflit mais ils ont été maintenus, envers et contre tout, au premier rang mondial.

 

Malheur aux vainqueurs?

Le destin réservait aux grands hommes un nouveau rebondissement, au goût amer.

War Rooms. 5 Juillet 1945. Winston Churchill passe sa soirée dans le bunker d’où il a mené les Alliés à la victoire. Devant lui des cartes, des rapports, des meetings avec ses ministres à préparer. Mais aujourd’hui est un jour particulier, c’est un jour d’élection. On a ajouté une carte où on affiche les résultats au fur et à mesure de leur arrivée. Pour ces premières élections depuis 1936, Churchill a à peine fait campagne. Pourquoi faire campagne ? N’a-t-il pas été ovationné il y a deux mois? Sauf que… les Britanniques placent le Labour devant les Tories. Le vieux boxeur est KO debout, il réalise ce qui est en train de lui arriver…Après quelques instants, Churchill emprunte le dédale des War Rooms et sort sous les applaudissements de ses fidèles.

Paris. Janvier 1946. De Gaulle s’en va. Lui qui a unifié la Résistance, est maintenant dépassé par le jeu des partis qui reprend comme avant-guerre. Il se veut au-dessus de la mêlée. Les arcanes du monde politique où se repaissent les professionnels sont un marécage où ne veut pas s’engager l’Homme du 18 Juin. De Gaulle s’installe à la Lanterne, à côté de Versailles. Persuadé qu’il sera rappelé d’ici quelques mois.

Nos deux grands hommes vont connaitre la solitude de la traversée du désert après avoir connu la gloire des vainqueurs. Comment lire cette nouvelle épreuve que leur envoie le destin? Doit-on y lire une incroyable ingratitude des hommes envers ceux  qui les ont sauvés ? Ou seulement, qu’il y a un temps pour tout ici-bas ? Un temps pour la guerre et un temps pour la paix, un temps pour l’effort, un temps pour le confort ? Un temps pour écrire l’histoire et un temps pour s’occuper du quotidien des gens ?

 

Mémoires parallèles, tout en guettant un ultime signe du Destin

Alors, voici le temps d’écrire leurs mémoires. Les deux hommes se retranchent dans leur maison de campagne. Chartwell House, dans le Kent pour Churchill et la Boisserie, à Colombey-les-deux-Eglises, en Haute-Marne, pour de Gaulle. Les deux hommes passent leurs journées à écrire , à méditer dans une paisible campagne, où le regard porte loin tout en suivant l’évolution de la situation politique du pays. D’ailleurs, les deux hommes entretiennent une correspondance suivie entre eux.

A Chartwell House, Churchill reprend aussi sa passion pour la peinture. Il a peint, non sans talent, près de 530 toiles dans sa vie. Il voyage, fait des conférences et le succès de ses mémoires lui permet de maintenir son incroyable train de vie d’aristocrate, entre champagne et cigares.

De Gaulle est, par contraste, un homme sobre, presque austère, comme les paysages de Haute-Marne qui entourent la Boisserie. Si les Mémoires de Guerre sont un succès de librairie, de Gaulle n’est pas un homme d’argent. Il dédie les droits d’auteur de ses Mémoires à la Fondation Anne de Gaulle. Sa fille Anne atteinte de trisomie 21 meurt en 1948, dans les bras de son père, à tout juste 20 ans.

Mais le Destin, après quelques temps, revient visiter nos deux grands hommes. En 1951 pour Churchill et en 1958 pour de Gaulle. Le destin, après leur avoir infligé cette phase de recul et de méditation forcée, s’est sans doute ravisé et s’est dit que nos deux grands hommes avaient encore quelques pages de l’histoire de leur pays respectifs à écrire et des choses à dire au monde. La passion de l’action n’a jamais vraiment quitté ces hommes hors du commun…

On n’échappe pas à son destin.

 

Hubert Rault
Guide conférencier depuis 2015 sur les pas de la France Libre à Londres
www.degaulleinlondon.com