| Hubert Rault | 18 Juin 2020 |

 

De Gaulle et Churchill : destins parallèles

Charles de Gaulle en 1915 et Winston Churchill en 1900

 

Dans le dictionnaire, le mot Destin désigne une puissance fixant de façon irrévocable le cours des choses. Dans la culture populaire, le destin est une vie faite d’aventures, d’épopées, de hauts et de bas, de coups du sort, de rebondissements, à la fin heureuse ou malheureuse. Qui a un destin a une vie exceptionnelle par rapport à ses contemporains, bénie des dieux, se distinguant de celle du commun des mortels.

En cette année 2020, seront commémorés deux grands destins qui ont marqué le XXème siècle : Charles de Gaulle avec les 80 ans de l’Appel du 18 Juin 1940 et Winston Churchill avec les 80 ans du fameux discours « du sang et des larmes » du 13 mai 1940, son premier discours en tant que Premier Ministre. Deux hommes, deux destins. Chacun avec ses particularités mais aussi avec de nombreuses similitudes. Destins qui se cristallisent en même temps, en 1940, ce que nous explorerons dans un second article.

 

Leurs lieux de naissance, augures d’un destin ?

Mais essayons tout d’abord d’entrevoir dans leur parcours, les signes annonciateurs de ces destins, bien avant 1940. Remontons le temps pour déceler au fil de leur vie, les traces laissant augurer de leurs destins.

Replaçons ces deux hommes dans leur contexte. S’ils ont marqué le XXème siècle, ils sont d’abord des enfants du XIXème siècle. Winston, né en 1874, est un enfant de l’ère victorienne, né à l’apogée de l’Empire Britannique. L’Angleterre, au faîte de sa grandeur, domine alors un empire, où le soleil ne se couche jamais. Charles nait, 16 ans après, en 1890, dans une France qui pleure l’Alsace et la Lorraine, perdues en 1870 face à l’Allemagne. On ne parle que de la ‘’Revanche’’. On espère qu’un jour prochain les enfants de France iront vaincre l’Allemagne.

Commençons notre enquête en nous rendant sur leurs lieux de naissance. Pour Winston, direction Blenheim Palace, à côté d’Oxford, l’une des plus belles demeures d’Angleterre. Le palais fut construit pour son ancêtre John Churchill, le Duc de Marlborough, un des plus grands généraux anglais. Blenheim nous fait tout de suite penser à un petit Versailles posé dans un verdoyant jardin à l’anglaise.  Nous imaginons le château à ses grandes heures, abritant des fêtes somptueuses.

Pour Charles, c’est une maison plus modeste que nous découvrons Rue Princesse à Lille, dans ce Nord où on travaille dur pour réussir, où la vie est faite de devoirs et où la réserve est de mise, où « on ne montre pas ses émotions ».

Deux lieux, deux ambiances assez opposées nous laissent présager deux caractères très différents.

 

Façonnés par l’Histoire

Etudions à présent leurs passions de jeunesse. O surprise, les voilà qu’ils partagent, sans se connaître, deux mêmes passions: l’Histoire et la Littérature.

L’Histoire est leur gymnastique intellectuelle.  Comme Napoléon, un siècle auparavant, ils ont passé beaucoup de temps à lire l’Histoire…avant de finalement l’écrire.

Pour Winston, les personnages historiques se trouvent tout autant dans les livres que dans son arbre généalogique. Entre John Churchill, son général d’ancêtre et Randolph, son politicien de père, l’un des plus grands orateurs de son temps, le voilà venir au monde avec déjà un nom il ne lui reste qu’à se faire un prénom. Quant à Charles, l’Histoire lui est transmise par son père, professeur au collège Stanislas à Paris. L’histoire est le plat principal des repas de famille auxquels sont ainsi conviés rois, soldats, ministres venus des profondeurs de l’Histoire de France. L’Histoire de France n’a pas de secret pour le jeune Charles. Il apprend à enjamber les périodes, à raisonner au niveau du siècle, trouvant un modèle chez Louvois, ce ministre de Louis XIV qui réorganise l’armée française ou pleurant la défaite d’Azincourt, en pleine guerre de Cent Ans, quand les Français s’enfermant dans une façon de faire la guerre perdent lamentablement face aux Anglais. Les nobles français veulent se battre à cheval, tandis que les anglais se battent à pied, avec des archers. L’Histoire donne des modèles. Le plus surprenant d’entre eux est sans doute Napoléon qui trouve une place de choix dans le panthéon personnel de … Winston qui aura un buste de l’empereur français sur son bureau.

Baignés d’Histoire, ils savent tous les deux, que celle-ci est faite de continuités et de ruptures, que l’Histoire façonne les hommes , mais que certains hommes font l’Histoire. Et c’est en la méditant qu’ils apprendront à lire leur route au-delà des événements, comme les marins au long cours savent lire dans les étoiles.

 

Et par la littérature

En feuilletant leurs livres de jeunesse, les historiens-enquêteurs que nous sommes peuvent ajouter une nouvelle pièce à ce véritable puzzle qu’est la compréhension des grands Hommes.

Winston, à 9 ans, découvre ‘’l’Ile au trésor’’, qui l’emmène comme toute sa génération vers le grand large, synonyme d’aventures et de rebondissements. La marine, dans ce roman, comme dans l’histoire de l’Angleterre, est au premier rang.

Charles découvre à 8 ans ‘’Cyrano de Bergerac’’. Derrière Cyrano, c’est toute cette France meurtrie par la défaite de 1870, qui se reconnait dans ce hardi personnage, fier, brave, combattif, mélancolique parfois, prêt à la querelle toujours, surtout quand il s’agit d’honneur. Charles, à travers Cyrano, découvre la solitude de l’homme seul face à lui-même, n’acceptant pas de servir d’autre maître que son propre destin. Cyrano, à travers la tirade du ‘’Non merci’’, met son orgueil à s’affirmer avant tout comme un homme libre, indépendant, ne devant rien à personne.

Hommes de lettres et d’esprit, Winston et Charles aiment écrire et nous ont laissé à eux deux plus de 60 livres. Nous vous laissons deviner qui en a écrit le plus. Savez-vous que leur premier ouvrage sera un roman ? Sans doute faut-il avoir l’âme romanesque pour séduire le Destin. Ils partagent la même propension à peut-être voir leurs pays respectifs plus grands qu’ils ne sont réellement.

Pour Charles, la France est comparable à «cette princesse des contes et cette madone aux fresques des murs ». Pour Winston, c’est la Couronne, la Navy et l’Empire.

Chacun voit son pays avec un rôle unique et de premier plan dans le concert des nations. Rappelons-nous que les Etats-Unis ne sont encore qu’une jeune puissance à l’orée du XXème siècle.

 

La Grande Guerre, cette occasion manquée

Songeons à la Guerre qui éclate à l’été 1914. Sans doute trouverons-nous là le révélateur de ces grands destins. Hélas, cette guerre est pour chacun d’eux un rendez-vous manqué avec le Destin.

Pour Winston, alors Premier Lord de l’Admiralty (équivalent du ministre de la Marine), son rôle de premier plan dans la guerre se finit en mai 1915, quand, à la suite du désastre de Gallipoli (où le débarquement raté se solde par 60 000 morts), il doit quitter l’Admiralty. Nous le retrouverons quelques mois plus tard commander un régiment, connaissant la vie des soldats dans les tranchées, montrant un indéniable courage physique en participant à des assauts baïonnette au fusil, avant de revenir au gouvernement en tant que ministre de l’armement. Le désastre de Gallipoli hantera son parcours politique pour longtemps.

Pour Charles, cette guerre tant attendue, n’est pas celle dont il avait rêvé. Blessé plusieurs fois, il est fait prisonnier en mars 1916, près de Verdun. Pensant qu’il s’est fait tuer, Philippe Pétain, qui fut son premier chef, rédigera une citation élogieuse… Ses deux ans et demi de captivité furent marqués par 5 tentatives d’évasion, chaque fois sanctionnés de périodes d’isolement. Il utilise ce contre-temps loin des champs de bataille à lire, écrire, méditer sur la conduite de la guerre et faire des conférences, d’Histoire bien sûr.

 

Toujours en quête d’un destin

L’immédiat après-guerre pourrait paradoxalement nous apporter un indice en nous donnant une clé pour comprendre pourquoi nos deux hommes sont vus comme des visionnaires.

Charles saisit l’opportunité de partir à Varsovie, en tant que conseiller militaire auprès des Polonais qui se battent contre les Russes. Sur les vastes plaines polonaises il constate tout le potentiel militaire du char, cette nouveauté apparue à la fin de la Grande Guerre. Il deviendra un des plus fervents avocats de la création d’unités de chars autonomes, capable de rompre seules le front ennemi alors que le « militairement correct »  de l’époque voit le char comme une arme de soutien, indissociable de l’infanterie.

Winston, après les champs de bataille, retrouve l’arène politique, moins meurtrière que les tranchées mais bien plus assassine. Il partage son temps entre politique et écriture. En 1932, le voilà donc parti sur les pas de son ancêtre le duc de Marlborough, sur le lieu de la bataille de Blenheim en Allemagne, qui a donné son nom au château. Passant par Munich, il voit de ses propres yeux la montée en puissance du parti nazi. Ce qu’il ressent alors c’est la force de cette idéologie, l’encadrement de la jeunesse, la fanatisation des masses. Contrairement à beaucoup de ses contemporains, il ne nourrit pas d’illusions sur « Herr Hitler ».

Notre enquête semble progresser, mais il nous manque toujours un élément. Un élément évident, capital mais insaisissable. Ce destin, l’ont-ils subi, cherché, rêvé ?  Qui mieux qu’eux-mêmes pourraient nous éclairer sur leur propre destin ? Winston a 13 ans, quand un camarade de classe lui demande « Que veux-tu faire plus tard? » il répond « Premier Ministre ». Et Charles, à 15 ans, écrit, « Moi, Général de Gaulle, à la tête de l’Armée Française (…) je bats l’Armée Prussienne ». Lorsqu’un camarade lui dit « Je crois que tu as un grand destin », il répond tout naturellement « Je le crois aussi ».

Est-ce là la clé de notre énigme ? Quelle place donner à ces rêves de jeunesse ?  Les esprits chagrins regarderont ceux-ci comme des mots sans importance en raison de leur jeune âge, les esprit plus psychologues citeront de Gaulle, « Tous les grands hommes le sont pour l’avoir voulu», les esprits plus audacieux se rangeront derrière Winston Churchill,  «Agissez comme s’il était impossible d’échouer».  A vous de choisir.

 

Hubert Rault
Guide conférencier depuis 2015 sur les pas de la France Libre à Londres
www.degaulleinlondon.com

 

De Gaulle et Churchill, destins parallèles