| Véronique Fuller | Avril 2019 |

Rencontre avec Estelle Iacona, professeur et directrice de la recherche à l’École Centrale Supelec

Comment l’enseignement dans les Grandes Ecoles a-t-il évolué dans les dernières années?

L’objectif de notre école est d’adapter notre offre de formation en permanence au regard des évolutions de la société et de ces besoins en terme de scientifiques de haut niveau, afin que nos diplômés aient une carrière brillante, en France ou à l’international. Ainsi, nous réévaluons fréquemment les besoins des entreprises et les avis de nos élèves par des enquêtes très poussées. Par ailleurs, notre corps enseignant étant au meilleur niveau scientifique à travers les activités de recherche, les enseignants-chercheurs anticipent en permanence les ruptures scientifiques et techniques dans l’offre de formation du cursus Ingénieur.

Pour cela, nous avons fait évoluer nos enseignements, sur le fond comme sur la forme. Tout d’abord, parce que le volume de connaissances à acquérir s’accroit de manière exponentielle, et qu’il faut maintenant « apprendre à apprendre ». Nous devons également faire face aux nouveaux enjeux de l’ingénieur, qui doit se confronter à des systèmes complexes qui sont par essence multidisciplinaires. Ainsi, le traitement des systèmes complexes est au cœur de l’enseignement que nous donnons à nos étudiants. Avec des méthodes pédagogiques adaptées, bien évidemment, telles que la pédagogie par projets, la multiplication de stages.

Enfin, nous avons renforcé la composante internationale dans nos enseignements, parce que le monde sera le « terrain de jeu » dans lequel évolueront nos ingénieurs : durée minimale de  6 mois à l’étranger pour obtention du diplôme, cours en anglais, …

Pour accompagner ces changements, nous avons choisi de placer l’élève au centre de nos préoccupations et en l’accompagnant dans l’élaboration de son projet professionnel : multiplication des partenariats français et internationaux, augmentation des choix proposés tout au long du cursus. Nous avons également fait évoluer leur environnement de travail, en construisant un nouveau campus de 78 000 m2, aux normes les plus modernes, où enseignement et recherche se mêlent étroitement, au sein de la toute nouvelle université de Paris-Saclay, où se retrouveront 4 grandes écoles, 3 universités et 7 organismes de recherche (65000 étudiants, 9000 enseignants-chercheurs, 275 laboratoires).

 

Quel est le lien entre les Grandes Écoles et la Recherche?

La recherche fait partie intégrante de l’ADN des Grandes Écoles et de CentraleSupélec en particulier, et cela depuis de nombreuses années. Elle permet d’initier et de développer l’innovation, elle est donc indissociable d’une formation de haut niveau. Ainsi, la recherche est un des deux piliers d’une grande école d’ingénieurs, au même titre que l’enseignement. Notre objectif est en effet de former des ingénieurs porteurs de progrès pour la société et pour les entreprises. Dans ce contexte, nos diplômés doivent avoir les meilleures pratiques et être au fait des avancées scientifiques les plus récentes. Cela se fait de deux façons : d’une part, les enseignants ont également pour la très grande majorité une activité de recherche, d’autre part, nous avons fait le choix d’intégrer l’Université Paris-Saclay.

La sensibilisation à la recherche est intégrée dans notre cursus, et les plus intéressés peuvent même faire le « parcours recherche », c’est-à-dire bénéficier d’un emploi du temps aménagé de partager un à deux jours par semaine de la vie d’un laboratoire. D’autres peuvent faire un master recherche en parallèle de leur 3ème année à l’école. Et au final, 15% environ de nos diplômés décident de faire une thèse, en France ou à l’international.

 

Quelle part donnez-vous à l’innovation et la créativité ?

Elles sont essentielles. Car notre mission est de former des ingénieurs qui vont pouvoir initier et accompagner les profondes mutations de la société et des entreprises, et permettre aux hommes de se soigner, de se nourrir, de se loger, de s’éduquer, de développer leurs transports, de leur fournir de l’énergie, de communiquer, etc. Toutes les solutions à apporter à ces enjeux ont une composante scientifique et technique importante, et c’est aux ingénieurs qu’il revient d’imaginer les solutions innovantes pour la société. Donc l’innovation et la créativité sont au coeur de ce que nous voulons développer chez nos futurs diplômés.

Ce d’autant plus que notre société est en pleine mutation ! Nous savons que plus de 80% des métiers en 2030 n’existent pas ! Nous mettons donc l’accent sur le développement de compétences qui permettront aux ingénieurs de s’adapter, d’innover, de créer – tout en s’appuyant bien évidemment sur un socle de compétences scientifiques affirmé.

Pour cela, nous développons de nouvelles méthodes pédagogiques : la pédagogie par projet, la sensibilisation à l’entrepreneuriat, …

 

Les élèves ont-ils le choix dans les matières qu’ils étudient?

Parce que nous sommes persuadés que chaque élève est unique, nous avons conçu notre cursus pour proposer de multiples choix tout au long de leur scolarité : des choix d’électifs, des choix de sujets de séquences thématiques (séquences de huit semaines dont les sujets sont liés aux grands secteurs de sortie de l’école pendant lesquels les étudiants sont mis en position d’ingénieur), choix de la langue (cours en français ou en anglais) …. Un exemple significatif : trois mois après la rentrée, ce sont plus de 550 parcours différents qui ont été choisi par notre promotion de 820 élèves !

Mais la multiplicité des choix ne se fait pas au détriment de la formation de base de nos ingénieurs. Ils acquièrent des bases communes, soit via des enseignements communs (car il y en a), soit au travers d’activités qu’ils choisissent (le choix se porte à la fois sur la discipline, sur la forme de l’enseignement ou sur la langue).

 

Etudier dans une grande école française veut il dire que l’on va passer toute sa carrière en France?

Dès la rentrée, nous disons à nos étudiants que d’une façon ou d’une autre, leur carrière sera internationale : soit en étant à l’étranger, soit en travaillant dans un groupe mondial, soit en ayant des clients à l’international.

Entre 25 et 30% de nos diplômés commencent leur carrière à l’international. Notre réseau d’anciens comporte plus de 4100 diplômés, partout dans le monde !

Et l’international est une réalité quotidienne à l’école : obligation de passer 6 mois à l’international pour être diplômé (nos élèves y passent en moyenne un an), accords d’échanges avec les universités les plus prestigieuses, eux USA (MIT, Harvard, Berkeley, Stanford, …), en Angleterre (Cambridge est notre partenaire privilégié), et dans bien d’autres pays, création de 3 campus à l’étranger (à Pékin (Chine)), Hyderabad (Inde) et Casablanca (Maroc), entre 25 et 30% d’étudiants internationaux, plus de 20% de professeurs internationaux, un excellent niveau d’anglais exigé à la sortie, ….

 

Y a-t-il un modèle idéal de carrière quand on est ingénieur?

Le seul modèle est la diversité !

La diversité de métiers (santé, transports, banque, intelligence artificielle, …), la diversité des entreprises dans lesquelles travaillent nos diplômés (grand groupe du CAC40, PME, start-up qu’ils créent ou qu’ils rejoignent, secteur public, ONG, …) ou le lieu géographique, et la diversité au cours de leur carrière.

 

Quel bénéfice voyez vous dans l’année de césure?

La césure est la possibilité d’interrompre ses études entre la deuxième et la 3ème année du cursus pour faire des stages en France ou à l’international, travailler en laboratoire ou mener un projet personnel. Nous proposons cette possibilité à nos étudiants depuis de nombreuses années, avec de plus en plus de succès. Aujourd’hui, près de la moitié de nos étudiants font une année de césure, pendant laquelle ils vont à l’international, réalisent un projet personnel ou, très fréquemment, font des stages de 6 mois pour tester des secteurs ou des métiers dans lesquels ils se projettent plus tard. C’est une manière pour eux d’avoir une première expérience significative en entreprise, et de tester leur choix à moindre coût. En revenant à l’école, ils ont considérablement affiné leur projet professionnel et même personnel, ils sont contents et plus murs, les professeurs apprécient !

 

Quel avenir pour les classes préparatoires? Certaines écoles ouvrent des voies d’accès dès la fin de Terminale. CentraleSupelec a elle-même ouvert des campus à Pékin par exemple

La grande majorité des recrutements dans notre cycle ingénieur provient des classes préparatoires (80% environ), même si nous recrutons également en université. La formation qui y est dispensée est tout à fait adaptée à ce que nous attendons de nos élèves : un excellent niveau scientifique, une capacité d’abstraction avérée, une logique de raisonnement, une capacité de travail importante. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes fermés à d’autres formations, telles que les licences (une trentaine de places disponibles chaque année), les DUT (une quinzaine environ) ou les licences étrangères (cette année, 80 étudiants) !

 

Faut il venir d’un grand lycée parisien (au niveau secondaire) pour être sur d’intégrer une Grande École? Quelles sont les qualités principales recherchées?

Même si notre recrutement provient majoritairement de grosses prépas parisiennes ou de province, il est tout à fait possible pour un élève d’intégrer l’école par une autre prépa. Nous accueillons ainsi cette année des élèves issus de plus de 60 lycées.

Et il ne me semble pas qu’il faille impérativement être dans un lycée parisien pour intégrer une prépa, d’abord parce que le recrutement dans les classes prépas est national ! Dans un contexte où seuls les meilleurs élèves sont admis, les lycées internationaux me semblent posséder des solides atouts : l’adaptabilité gagnée par l’expatriation, le bilinguise en sont des exemples.

 

Quel conseil donneriez vous aujourd’hui à un(e) élève de Terminale?

Tout d’abord, celui d’étudier ce qui vous passionne, pour que cela ne soit pas un “travail » ? Ensuite d’être acteur dans vos futurs choix d’orientation : renseignez-vous sur ce qui vous intéresse, les prépas, les universités : quels sont leurs débouchés, comment se passent les années d’étude, etc.

Vous avez également intérêt à rejoindre le réseau alumni de votre lycée. Un tel réseau se révèle très utile pour des conseils ou pour la recherche de premières expériences professionnelles

 

Propos recueillis par Véronique Fuller