| Sophie Liot | Avril 2019 |

 

« Il n’est pas de pays, sauf le mien, dont la vie quotidienne ne me plaise plus, j’aime ses usages, son sens de la tradition, sa politesse, son architecture, j’aime même la cuisine anglaise » disait Christian Dior dans son autobiographie.

C’est à cette fascination du couturier pour le Royaume-Uni que le Victoria & Albert Museum et sa commissaire d’exposition, Oriole Cullen, ont choisi de rendre hommage à travers une rétrospective consacrée à la Maison de Couture Christian Dior. En réutilisant la magnifique scénographie de Nathalie Crinière pour l’exposition de 2017 au Musée des Arts Décoratifs de Paris, l’exposition a été repensée avec une vision plus britannique et lui est donc complémentaire.

 

D, I, O, R quatre lettres mythiques, qui depuis plus de sept décennies, continuent à donner une image délicate et élégante de la femme. Une femme-fleur née au lendemain de la seconde guerre mondiale, et qui, après des années de restrictions, avait encore plus besoin de rêver.

 

Le futur couturier n’avait que 21 ans quand il vint pour la première fois à Londres pour perfectionner son anglais. Il en tomba amoureux et n’aura de cesse d’y revenir toute sa vie. Christian Dior commença comme galeriste et quand, subissant les contrecoups de la crise de 1929, il dut fermer sa galerie, c’est grâce à ses croquis qu’il put survivre. Il dessina beaucoup de chapeaux pour des modistes, illustra des pages du Figaro et entra ainsi dans le monde de la mode notamment chez Robert Piguet. Mais c’est après la seconde guerre mondiale qu’il rencontre le roi du coton, Marcel Boussac, qui croit immédiatement en son talent et lui propose d’ouvrir une maison de couture au 30, avenue Montaigne. C’est la réplique de sa façade, presque grandeur nature qui ouvre l’exposition avec l’ensemble Bar, pièce phare du premier défilé de 1947, qui devint la pièce emblématique de la maison et révolutionna la mode comme le dit à l’époque Carmel Snow, la rédactrice du Harper’s Bazaar « it’s quite a revolution, dear Christian. Your dresses have such a new look ». Le terme resta et donna le nom à cette première collection. Le couturier était lancé et sa maison de couture aussi. Portée à même la peau, la taille particulièrement cintrée, la veste donnait à la silhouette une forme de 8. Un chiffre qui devint un porte-bonheur pour le designer tout comme l’étoile ou le muguet. Le couturier compensait le manque de matériaux riches en cette période d’après guerre par de longs métrages comme ici pour la jupe.

 

Les silhouettes des modèles donnèrent très souvent leurs noms aux collections : Zigzag, Flèche, ou encore verticale ou H ; elles évoquaient un geste, une attitude. Le couturier voyait dans ses robes comme « une architecture éphémère dédiée à la beauté du corps féminin ».

 

Le premier défilé londonien eut lieu à l’hôtel Savoy en 1950 et fut organisé par une Charity comme la plupart des défilés qui suivirent dans le Royaume-Uni. Mais le coup de maître du couturier fut quand la princesse Margaret lui  demanda de réaliser sa robe pour la photo officielle de ses 21 ans (pour l’anecdote le photographe Cecil Beaton retoucha la photo pour qu’elle paraisse plus blanche). Il habilla également beaucoup de débutantes et leurs mères et fut ainsi très vite adopté par l’aristocratie britannique. Nancy Mitford avec l’ensemble Daisy fut une de ses premières clientes et la ballerine Margot Fonteyn portait ses robes à la perfection.

 

Pour le marché anglais, c’est grâce à des collaborations avec de célèbres maisons comme Asher and the Cumberland Mills que les vêtements, en version prêt à porter des modèles haute couture, étaient réalisés en Angleterre avec des matériaux britanniques et revendus donc beaucoup moins chers dans les grands magasins de Londres comme Harrod’s, Fortnum & Mason, Liberty… mais aussi à Manchester ou Glasgow.

 

Christian Dior était passionné d’architecture et plus particulièrement celle du XVIIIème siècle. C’est d’ailleurs le style Louis XVI et la couleur gris perle qu’il choisit pour décorer la maison de l’avenue Montaigne. Les tissus de cette époque seront aussi une source d’inspiration pour lui et ses successeurs notamment pour les broderies. Dans une demeure inspirée du Petit Trianon, l’exposition nous transporte à l’époque de Marie-Antoinette mais aussi de Gainsborough dont le couturier appréciait les couleurs subtiles.

 

Christian Dior était un grand voyageur comme nous le montre son passeport exposé à l’entrée de l’exposition. Lui et ses successeurs se sont beaucoup nourris de leurs voyages pour les lignes des vêtements mais aussi pour les motifs des tissus comme la magnifique robe  japonisante de Maria Grazzia Chiuri en tulle rebrodé de fleurs de cerisiers en soie.

 

Durant la seconde guerre mondiale le futur couturier habita la campagne et se passionna pour les jardins et les fleurs, peut être des réminiscences du jardin de sa mère en Normandie. Et c’est sous une pergola débordante de fleurs que la scénographe nous présente des robes qui semblent flotter sur un parterre de muguet. Cette fleur sera très présente dans l’œuvre du couturier et plus particulièrement dans ses parfums.

 

Après sa mort brutale en 1957, les successeurs de Christian Dior ont repris les codes de la maison mais ont laissé chacun une empreinte différente. Yves Mathieu-Saint-Laurent voulait montrer « la silhouette de demain », Marc Bohan ne voulait pas « oublier la femme », Gianfranco Ferré se passionnait pour les matières, Martin Margiella lui donna un nouveau souffle par son exubérance (sa robe très royale est époustouflante), Raf Simons se replongea dans les archives de la maison pour en faire ressortir les codes et c’est Bernard Arnault qui fit sensation quand il choisit pour la première fois une femme : Maria Grazzia Chiuri comme nouvelle directrice artistique en 2016. Son premier geste fut de créer un T-shirt où elle reprit une phrase de Chimamanda Ngozi «we should be all feminist». Le cap était donné !

 

Dans une mise en scène très théâtrale où les toiles blanches présentées sur des mannequins couvrent les murs, un  hommage est rendu aux ateliers de confection. Les toiles, ou patrons, sont une étape essentielle dans la réalisation des vêtements. Sous une apparente épure, les robes de  Christian Dior sont d’une confection très élaborée qui ne devait pas être visible. Il ne voulait par exemple aucune pince apparente. Quant il créa sa maison de couture, il débaucha trois femmes formidables: Marguerite Carré, la première d’atelier, Mitzah Bricard sa muse et Raymonde Zehneker pour ce qu’on appellerait aujourd’hui la communication. Et comme  Christian Dior voulait habiller la femme en total look il s’adjoignit des artisans d’exception. En Angleterre, ce sera Dents qui réalisa les gants, Rayne les chaussures, Lyle and Scott la maille.

 

L’exposition se clôture par une magnifique salle de bal qui présente les robes du soir. Elles sont présentées sous un ciel constellé d’étoiles ou sous une pluie de paillettes. On peut suivre sur les murs le trait lumineux d’un crayon, point de départ de tous ces vêtements de rêve. On peut y admirer la fameuse robe Junon dont les pétales sont superbement brodés d’un mélange inouï de paillettes bleu sombre et vert ainsi que les robes portées par Charlize Theron pour la publicité « Dior j’adore ».

Au delà de l’hommage rendu à la créativité et au savoir faire d’une maison d’exception, cette rétrospective nous offre un moment suspendu dans le temps où l’on rêve parmi toutes ces étoiles.

 

Christian Dior : Designer of Dreams au Victoria & Albert Museum jusqu’au 1er septembre 2019.

 

Sofi Liot
sofi.liot@gmail.com