| Agnès Anquetin-Dias | Décembre 2019 |

 

Dora Maar, Untitled (Hand-Shell) (1934). © Centre Pompidou, MNAM CCI, Dist. RMN. Grand Palais/image Centre Pompidou, MNAM -CCI © ADAGP, Paris and DACS, London 2019.

 

 

La Tate Modern présente Dora Maar en tant qu’artiste et, comme l’a fait le Centre Pompidou dans l’exposition qui y a eu lieu l’été dernier, entend rompre avec le cliché réducteur de La Femme qui pleure, modèle et amante de Picasso.

Dora Maar, née en 1907, était déjà une photographe célèbre quand elle rencontra Picasso au cours de l’hiver 1935-1936.

 

Dora Maar photographe

 

Après ses études aux Arts Décoratifs, Dora Maar pratiqua l’art de la composition picturale auprès d’André Lhote et eut une formation à l’École photographique de la Ville de Paris. Elle ouvrit finalement son propre studio où, à côté des photos de mode, s’exposaient des portraits, des nus et de la publicité.

Ses photos sont dans bon nombre de revues qui ont fleuri précisément dans les années 30.

Dans une réclame concernant probablement une crème antirides, Dora Maar a placé sur une photo de son amie Nush (épouse du poète Paul Eluard), le photogramme d’une araignée au milieu de sa toile, évoquant les rides tissées par le temps. La photo éditée en 1936 avait pour slogan : Les années vous guettent

Issue d’un milieu bourgeois et travaillant pour les grands couturiers et les grandes marques, elle n’hésitait pas pour autant à descendre dans les rues de Paris, de Barcelone et de Londres pour prendre en photo, avec empathie et humour,  les populations alors nombreuses à être touchées par la crise.

Et que ce fût dans l’ambiance très glamour de son studio ou dans la rue, elle cultiva l’étrangeté avant même de rencontrer les surréalistes tels André Breton, ou Paul Eluard , et de s’affilier à leur mouvement.

Sa maitrise de la technique de photographe commerciale combinée à une imagination bien dans la veine surréaliste la font exceller dans les photomontages.

Le photomontage de 1934 fait avec une main, élément de décor de son studio,  est célèbre pour son onirisme : la main parait sortir d’un coquillage sous un ciel d’orage et semble s’abandonner dans le sable… pour nous faire rêver.

 

La singularité de ses photomontages l’a faite être de toutes les expositions surréalistes.

 

“Père Ubu (Portrait of Ubu)” (1936) Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI / P. Migeat / Dist. RMN-GP © ADAGP, Paris and DACS, London 2019

Dora Maar a notamment exposé l’emblématique Portrait d’Ubu à l’International Surrealist Exhibition, organisée aux New Burlington Galleries de Londres, en 1936. Pour garder le mystère, Dora Maar refusa toujours de dire la nature du drôle d’animal, objet de sa photo. La photographe a dissimulé l’environnement de l’animal grâce à un cadrage serré et à un arrière-plan sombre ; pourtant, la lumière diffuse et le très léger flou semblent indiquer que celui-ci se trouve à l’intérieur d’un bocal en verre rempli de liquide.

Le fait que ce soit une simple photographie renforce l’aspect surréaliste de cette image puisque la créature représentée est à priori une totale énigme. On sait aujourd’hui que c’est un fœtus de tatou!

Le titre donné à l’image contribue tout autant à son surréalisme.

Le personnage du père Ubu créé en 1896 par Alfred Jarry dans sa pièce Ubu roi,  plaisait particulièrement aux surréalistes par son côté hors norme. Porteur des vices les plus primaires, le père Ubu est grotesque et la créature de la photo de Dora Maar n’a rien à lui envier sur ce plan-là!

Le titre a dû d’autant plus déconcerter les visiteurs de l’exposition londonienne que Ubu roi n’était pas encore traduit en anglais à cette époque.

Sa présence néanmoins dans cette manifestation des New Burlington Galleries et dans les autres expositions internationales de l’époque témoigne de l’importance de l’œuvre de Dora Maar au sein du surréalisme.

 

Dora Maar & Picasso

 

Des deux, c’est Picasso qui le premier posa comme modèle ! Il s’est notamment laissé photographier par Dora Maar dans le studio qu’elle avait, 29 rue d’Astorg.

La postérité sait qu’elle s’est ensuite laissée portraiturer à souhait par son génie de compagnon !

C’est dans l’atelier que le peintre avait au 7 rue des Grands Augustins que Dora Maar,  à la demande de l’éditeur Christian Zervos  pour un numéro spécial de la revue des Cahiers d’art, a photographié Picasso en train de peindre Guernica.

En révélant le processus de création du grand tableau sur lequel il est possible de discerner   les reprises, abandons et ajouts, la photographe a contribué à la large diffusion médiatique de la toile et de son message.

L’influence de Picasso à qui elle fut liée entre 1936 et 1946, a probablement contribué à ce que Dora Maar se remette à dessiner et à peindre. Et si elle exposa encore des photographies en 1939, la peinture finit par l’absorber totalement.

D’abord inspirée par le grand maître, elle finit par trouver son style dans des natures mortes empreintes de gravité dont l’austérité reflétait bien la vie sous l’Occupation. Elle peignait en gros plan des objets ordinaires desquels émanait une impression de solitude. Ces natures mortes ont été exposées en 1944, à la galerie Jeanne Bucher.

 

Dora Maar après Picasso

 

Dora Maar partagea ensuite son temps entre son atelier de Paris, 6 rue de Savoie, et celui du Luberon, à Ménerbes, où elle peignait les paysages venteux qui l’entouraient.

Elle y fut voisine du poète André du Bouchet, elle dans le Vaucluse, lui dans la Drôme, et le rejoignait en mobylette sur leurs lieux de promenade, transportant ses carnets et crayons dans ses sacoches… Elle illustra par quatre eaux-fortes le recueil d’André du Bouchet, Sol de la Montagne, publié en 1956.

Suite à cette expérience poétique, c’est avec une abstraction toute gestuelle qu’elle se mit à peindre ses paysages.

Puis elle finit par ne plus montrer son travail. Le dernier lieu où elle choisit d’exposer fut à Londres, en 1958, aux Leicester Galleries.

Mais cela n’empêcha pas Dora Maar de continuer à peindre et à dessiner jusqu’à la fin de sa vie…et d’expérimenter aussi.  Au cours des années 1980,  elle a recours à son ancienne prédilection pour la manipulation d’images photographiques sans l’aide d’aucun appareil. Elle travaillait en chambre noire, avec des gestes de peintre,  les plaques sensibles, donnant corps à des dessins de lumière et grattait ses anciens négatifs des années 30.

C’était des œuvres de petits formats qu’elle faisait pour elle-même.

Ce sont les ventes aux enchères faites après sa mort en 1997 qui ont révélé l’ampleur de son travail.

Des photos prises par Dora Maar entre les deux guerres étaient cependant déjà présentes dans les collections du Musée National d’Art Moderne avant même que celui-ci s’installe au Centre Pompidou en 1977.

En 1984, l’année de sa fondation, le département de la photographie du Musée Paul Getty de Los Angeles fit l’acquisition de photos de Dora Maar auprès du collectionneur Samuel Wagstaff.

En 1990, peu après l’acquisition par la Tate Gallery de La femme qui pleure, peint par Picasso en 1937, la conservatrice du musée, Frances Morris,  avait eu un entretien avec Dora Maar à propos de cette toile et de sa participation à la réalisation de Guernica.

Le Centre Pompidou, le musée Paul Getty et la Tate Modern permettent, grâce à l’exposition qu’ils ont ensemble organisée, d’avoir aujourd’hui un nouveau regard sur une artiste qui n’a pas cessé de créer… avant, pendant et après Picasso !

 

Agnès Anquetin-Dias
agnes.anquetin@me.com

 

Dora Maar

Tate Modern
https://www.tate.org.uk/visit/tate-modern
20 novembre 2019 – 15 mars 2020

 

J. Paul Getty Museum, Los Angeles
http://www.getty.edu/
21 avril 2020 – 26 juillet 2020

 

Conférence

Agnès Anquetin-Dias, historienne de l’art,  présentera Dora Maar au cours d’une conférence  organisée par Londres-Accueil,  le mardi 4 février 2020 à 9h45.
More House, 53 Cromwell Road, SW7 2EH.

La conférence sera aussi donnée en soirée, au même endroit, le jeudi 6 février à 19h30. Pour réserver, contactez agnes.anquetin@me.com