| Sofi Liot | Juillet 2019 |

 

Crédit photo : Eglise protestante française de Londres

 

Derrière sa façade de briques rouges, le temple de Soho Square accueille la communauté française protestante de Londres et abrite un trésor pour les amoureux de livres et d’histoire : sa bibliothèque.

 

Une bibliothèque qui, au fil des siècles et des déplacements des différents temples londoniens, a reçu et conservé les livres que leurs propriétaires lui ont confiés, parfois dans l’urgence.

 

Cette collection permet de retracer la vie de la communauté d’émigrés confrontés aux tumultes de l’histoire et témoigne de l’aide que leur ont apportée les églises déjà établies en Angleterre ou qui s’ouvrirent pour accueillir ces vagues de réfugiés. C’est la période du Grand Refuge qui donnera le terme de refugee.

 

Ainsi, initiée dès la première moitié du XVIe siècle dans le premier temple situé à Threadneedle Street dans la City, la collection s’enrichit au fil des arrivées des réfugiés protestants français qui fuyaient les dragonnades de Louis XIV. Elle se fixa en plein Soho en 1893 dans ce temple construit par Aston Webb, à qui l’on doit le Victoria and Albert Museum, ou encore plus tard la façade de Buckingham Palace. Il est aujourd’hui classé par les monuments historiques anglais listed building grade II*.

 

Malheureusement, les pluies londoniennes et les travaux de la prochaine ligne de métro ont précipité des travaux de rénovation du temple et aussi de sa bibliothèque. Pour sauver cette partie du patrimoine français, un binôme de choc, Carole de Saint-Affrique et Bénédicte Fougier, historienne de l’art de formation pour qui la bibliothèque n’a plus beaucoup de secrets, s’est donné pour défi de préserver ce témoignage unique de la contribution des huguenots à l’histoire britannique. La restauration de la bibliothèque permettra notamment d’en donner l’accès à un plus large public.

 

En pénétrant dans la bibliothèque, les armes royales de la Couronne britannique surplombant la cheminée nous font face. Elles témoignent de la loyauté de la communauté envers la Couronne qui continue encore aujourd’hui à ratifier le choix du pasteur. De part et d’autre, les rayonnages de bois, derrière leurs vitres, conservent les livres.

 

La collection comprend d’une part des archives, plus de 300 volumes datant, pour le plus ancien d’entre eux, de 1560. Et d’autre part environ 1400 livres dont la majorité date des 17eme et 18eme siècles, l’âge d’or de la bibliothèque. Une soixantaine sont antérieurs à 1700. Parmi eux, on trouve majoritairement les grands textes chrétiens sacrés en langues anciennes ou modernes, des ouvrages d’étude ou de commentaires des pères de l’Eglise et bien sûr un grand nombre de textes réformés : des bibles, des psautiers et des ouvrages d’Erasme, de Calvin, notamment les trois volumes manuscrits de ses sermons sur Isaïe, soit près de 1500 folios que les théologiens recherchaient depuis le XIXème siècle et que les spécialistes ont identifié en 1995. Citons encore la bible d’Olivetan, la première traduction de la bible en français et première bible protestante datée de 1535.  Le livre le plus ancien est un incunable de 1482 de Johannes Laterburius sur les lamentations du prophète Jérémie, il fait partie des trois incunables que possède la bibliothèque.

Beaucoup de ces ouvrages proviennent d’imprimeurs les plus célèbres en leur temps comme Froben à Zurich ou la famille Estienne à Paris. Les legs privés expliquent aussi la grande variété de la collection. Ainsi, quand Benjamin Bosanquet, médecin au XVIIIème siècle, fit don de la quasi totalité de ses livres à la bibliothèque, celle-ci s’enrichit de nombreux traités scientifiques.

 

En parcourant les rayonnages, on peut y trouver ainsi juxtaposés, des traités d’agriculture, des ouvrages historiques, de littérature ou même de la poésie comme les Métamorphoses d’Ovide éditées à Venise en 1587 et placées non loin de l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée !

 

C’est cette diversité qui fait l’une des curiosités du fonds et qui illustre l’importance cruciale des livres dans la Réforme.

 

La première étape de la restauration, qui s’intègre dans le plan global de rénovation du temple, a été d’établir une évaluation de la bibliothèque. Bénédicte Fougier s’est adressée à Christie’s qui avait auparavant emprunté à la bibliothèque un incunable pour une exposition. Cette évaluation a confirmé l’importance historique de la bibliothèque et permis des demandes de financement. La Huguenot Society of Great Britain and Ireland a généreusement financé le Conservation Survey (l’état de conservation) de la collection réalisé par Caroline Bendix, conservatrice et conseillère auprès du National Trust au début 2018. Grâce à ce rapport, l’église a développé un projet global et pluriannuel de préservation, restauration et diffusion de la collection. La bibliothèque a pu obtenir une subvention de 10 000 € du fonds de soutien des associations françaises à l’étranger (STAFE) et aussi de la Société genevoise en faveur des protestants disséminés.

 

Une petite équipe de six bénévoles enthousiastes et habitués au travail manuel a ainsi été formée par Caroline Bendix et a pu entamer in situ les premiers travaux urgents de restauration et de stabilisation des couvertures des ouvrages.

 

La formation s’effectue en 3 temps :

Début 2019, pour la présentation de la collection, de la base de données qui lui est associée, l’évaluation de la condition des livres, le nettoyage extérieur des volumes en fonction des matériaux de la reliure et les premières réparations d’urgence sur les couvertures des ouvrages. Puis, au second semestre de 2019, elle concernera les réparations des dos des reliures et enfin, au cours du premier semestre 2020, elle sera consacrée au soin à apporter aux feuillets (pliés ou détachés) et à la réalisation de supports et boîtes de protection pour les livres les plus fragilisés. Les ouvrages remarquables seront quant à eux confiés à des professionnels et restaurés en atelier.

 

Ces volontaires se sont engagés pour une période minimum de 18 à 24 mois afin de bénéficier au mieux de la formation dispensée. Si la rénovation du temple devrait s’étaler sur huit mois, celle de la bibliothèque sera donc plus longue.

 

La bibliothèque est un bien commun des Français au Royaume Uni. Son histoire se confond avec celle de cette communauté en exil. Et, lorsqu’en parcourant les archives, on découvre des listes de collectes effectuées dans les églises de Londres pour aider ces réfugiés qui parfois n’ont plus rien, lorsqu’en ouvrant un livre apparaissent des annotations, des dessins ou encore des taches de pluie, l’émotion qui s’en dégage prouve que l’importance de la transmission de cette collection, conservée grâce à des mains bienveillantes durant cinq siècles, va au-delà du sauvetage d’un patrimoine historique, artistique ou religieux.

 

Les visites seront très limitées dans les mois à venir en raison du début des travaux. La bibliothèque devrait rouvrir au plus grand nombre courant 2020.

 

N’hésitez pas à consulter le site internet pour découvrir davantage et savoir comment vous pouvez contribuer à cette rénovation: https://www.egliseprotestantelondres.org.uk. Pour toute information, contacter Bénédicte Fougier.

 

Sofi Liot