| Eléonore Pironneau | Mai 2019 |

 

« The ironic element makes it more lively. Not so deadly earnest. It brings an element of movement, it tickles your funny bone. » Franz West

 

Photo : Stefan altenburger Photography, Zurich, © Estate Franz West, © Archiv Franz West

L’interprétation d’une peinture ou d’une photographie nécessite un minimum de décodage, ne serait-ce que pour lire des volumes ou une profondeur dans une image plane. La sculpture par contre nous invite à une relation directe, physique. Notre corps en éprouve la taille, le poids, la masse, la texture. Le volume et la profondeur sont évidents, tactiles.

 

L’œuvre ci-contre est une sculpture de Franz West, artiste autrichien décédé en 2012 à l’âge de 65 ans. Il est difficile de la percevoir à travers sa reproduction photographique, je vous recommande donc vivement d’aller la voir à la Tate Modern au sein de la rétrospective de l’œuvre de West.

Cette sculpture est caractérisée par le choix de formes simples et de matériaux «pauvres» (papier mâché, polystyrène et résine). L’artiste n’a pas cherché à effacer les traces de peinture tombées sur le socle rudimentaire, ni à gommer la texture grossière des matériaux. L’œuvre est colorée avec une peinture industrielle. Pas de subtilité particulière dans son application : ni transparence, ni marques de pinceau, ni juxtaposition complexe de couleurs. La texture finale est plate et brillante.

 

West détruisait ses œuvres quand il les trouvait trop belles. Il refuse la pure beauté – et aussi le pur concept – mais affirme malgré tout un parti pris esthétique. Rappelant l’univers des comics, cette sculpture est une œuvre qui ne se prend pas au sérieux, n’exprime pas un message, mais se pose là,  avec humour et la ferme intention de ne rien signifier. West dit de son travail : «The ironic element makes it more lively. Not so deadly earnest !». Le ton est posé : c’est la vitalité qui compte…

 

Toute œuvre qui sort de l’atelier pour être montrée dans des institutions culturelles rentre nécessairement en dialogue avec toutes les œuvres qui l’ont précedée, et lui succèderont. La pensée de l’artiste entre aussi en dialogue avec la pensée des autres acteurs du monde de l’art : critiques, galeristes, autres artistes, etc. Un parti pris esthétique n’est pas (plus) la seule recherche d’un style, d’un langage visuel cohérent et reconnaissable. C’est aussi l’affirmation de l’attitude qui sous-tend la motivation de l’artiste à faire ce qu’il/elle fait. Affirmer une nouvelle esthétique en contraste avec les courants artistiques du moment demande un certain courage ou un goût pour la provocation. Moins l’esthétique est “justifiable”, plus la personnalité de l’artiste doit être forte pour résister aux partisans des courants précédents qui jugeront l’œuvre incohérente, mal faite, laide, manquant de sens, etc. Puis les regards s’habituent, et ce qui apparaissait dissonant devient avec le temps consonant. L’histoire de l’art est pleine de ces jugements qui plus tard apparaissent étroits et dérisoires. L’art de Franz West considéré à ses débuts provocateur, punk, grunge… est aujourd’hui acceptable et accepté.

 

West avait qualifié ses sculptures destinées à être simplement exposées (comme celle-ci) de «sculptures légitimes», par opposition à d’autres scuptures-objets ludiques crées pour être manipulées ou utilisées comme du mobilier.

 

Cette expression même engage une réflexion sur la légitimité de l’œuvre d’art : qui décide de la valeur artistique d’une œuvre particulière ou de la production d’un artiste ? Une question qui a du poids car elle conditionne la rémunération des artistes, leur capacité à s’exprimer et à être entendus, et influe sur la valeur des œuvres en tant que capital. Quoique certains individus soient particulièrement influents, la valeur artistique des œuvres, et dans un deuxième temps leur valeur financière, est determinée par un système mouvant et complexe composé d’acteurs du monde culturel, organisations ou individus, institutions privées ou publiques. Effet  délétaire des jeux de pouvoir au sein de ce système : les conflits d’intêrets (certaines personnes ont en effet le double pouvoir d’influencer le prix des œuvres et de récolter un bénéfice financier de leur influence), la spéculation et la fabrication par des jeux financiers du prix des œuvres. La valeur monétaire de l’œuvre se détache alors de sa légitimité artistique, ce qui crée une confusion dans l’esprit du grand public qui pense encore que le prix de l’œuvre est un reflet de sa qualité.

 

Dans ce contexte il est rafraîchissant d’admirer le travail des artistes qui savent garder leur légèreté, manier l’ironie et éviter le cynisme : leur pouvoir de création est resté supérieur aux systèmes de pouvoir qui les entourent.

 

Eléonore Pironneau
www.eleonorepironneau.com

 

Franz West | Tate Modern | Jusqu’au 2 Juin 2019

Voir sur YouTube l’interview de Christian Bernard, président du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Genève : Mediapart – « Contrechamp » – Ce que l’argent fait à l’art / À lire : L’art et l’argent, éd. Amsterdam.