Etienne Daho, le Blitz tour à Londres 

| Marie de Montigny | Février 2019 |

Crédit photo : Richard Dumas

Rencontre avec l’artiste quelques jours avant son concert à l’Electric Brixton, dans les salons de l’Institut Français.

 

Vous êtes à Londres le 19 janvier, en concert à l’Electric Brixton, vous allez présenter l’album Blitz.

Oui, c’est une tournée centrée autour de cet album, un album important pour moi. C’est un vrai chapitre, comme si tout d’un coup le chemin s’était ouvert.

 

Pour nous londoniens, c’est un titre très fort, qui évoque le courage, la détermination, la résilience. Était-ce la ligne d’inspiration ?

C’était comme une intuition, avant de faire le disque. Quand on est un artiste, on vit d’être une éponge, d’absorber le monde, c’est l’art de la transformation (…). Et entre le Brexit, les attentats, le climat de nervosité, d’incertitude, il y avait ce mot qui revenait tout le temps dans la presse, dans les medias. Blitz s’est imposé, ce n’était pas du tout le titre au départ. C’était un autre titre, Canyon (rappel du titre de la première chanson de l’album), qui n’avait rien à voir. Il parlait aussi du disque parce qu’il y a un côté rocheux, très pur, très tranchant. Blitz, tout d’un coup, à force de le voir, une syllabe, qui veut dire aussi une mise en lumière d’une certaine manière, peut être de soi-même. Il y a une dangerosité, une énergie, c’est un beau mot visuellement. Il s’est imposé comme un titre évident, comme une vitrine de ce disque.

 

L’album évoque de profondes épreuves : le deuil pour Le jardin ou encore l’accident de santé pour Les flocons de l’été. Est-ce qu’écrire cet album signifie que ces épreuves ont été dépassées ? 

C’est un ensemble de choses. Écrire permet de mettre de la distance avec l’épreuve. Justement c’est ce que je disais tout à l’heure, c’est la transformation. J’ai perdu ma sœur dont j’étais très proche ; j’en parle dans une des chansons qui s’appelle Le jardin et qui est très « hymnesque ». Il n’était pas question de faire une chanson larmoyante sur son départ, sur son absence, sur le vide que laisse une personne comme elle. Il fallait une chanson de joie, avec une belle énergie. Il y a un côté un peu paradisiaque, une espèce d’Eden, un endroit merveilleux dans lequel on se repose, dans lequel on est bien (…). D’ailleurs quand les gens ont écouté l’album au départ, ils n’ont pas perçu que c’était une chanson de deuil joyeux. C’est un journaliste qui a cafté et ça a fait tache d’huile ! Cela me convenait complètement, cette transformation du chagrin en quelque chose de très joyeux. Et sur scène, c’est une chanson où tout le monde danse. Le public est attrapé par son énergie, cette chanson devient comme un hymne à la vie et c’est beau.

 

Vous connaissez bien Londres.

J’ai vécu en tout cumulé une dizaine d’années à Londres, je l’ai quitté il y a un an. J’habitais dans le quartier d’Earl’s Court. C’est une ville qui m’est très familière. À la fois exotique, parce que les Anglais sont très différents et c’est pour ça qu’on les aime justement ! J’adore les gens différents de moi et je viens ici pour trouver une forme de différence. Même si je me sens très proche – car je suis assez réservé comme ça, quand on ne me connaît pas et que je suis à jeun ! (rires)

 

Que vous inspirent cette ville, ses habitants ?

Je viens en Angleterre depuis que je suis adolescent. La première fois à Manchester quand j’avais 14 ans, pour travailler. Puis je suis revenu tout le temps, tous les ans. J’étais à Rennes, ce n’était pas loin. Et je me suis toujours senti très proche de l’Angleterre (…). Dans l’attitude, mon goût pour la musique, pour une certaine façon de vivre, pour la fête, pour la sensation d’être au cœur de quelque chose qui est en train d’avancer. Surtout dans la musique. Peut être un peu moins maintenant mais pendant longtemps ça a été une ville de musique où il y a eu vraiment des inventions. Et être ici permettait de faire partie de quelque chose qui était en train de se fabriquer. C’est important pour moi.

 

Avez-vous un public anglais ?

Oui ! Dans les années 90, j’ai fait un disque avec Saint Etienne, une chanson qui a très bien marché : He’s on the phone, une reprise de Week-end à Rome, et ça a constitué une fan base.

 

Vous êtes aussi amateur de photo. Vous avez été commissaire de l’exposition « Daho l’aime pop » l’année dernière à la Philharmonie de Paris. Parmi 200 photos retraçant l’histoire de la pop française, 30 étaient de vous.

Je fais des photos depuis l’âge de onze ans. On m’avait offert un appareil et je photographiais mes meilleurs amis, ma famille, des pochettes de disques. Ensuite je suis devenu celui qu’on photographiait ! Ça a changé de sens et j’ai complètement laissé tomber. Puis il y a cette exposition sur la pop française ; j’ai ressorti mes appareils et j’ai photographié toute la nouvelle scène française. C’était génial à faire, pour plein de raisons ! D’abord pour faire de la photo parce que ça permet d’avoir une discipline un peu différente (…). Et puis aussi de photographier des gens qui sont jeunes, au moment où ça va démarrer pour eux, c’est assez émouvant. Et je comprends ce que c’est de commencer, d’être dans l’espoir que les choses se fassent. (…) Leur timidité se voit sur les photos. Certains ont été un peu intimidés par l’appareil, par le fait que je sois moi-même connu. Je suis très patient ; j’attendais assez longtemps avant que tout d’un coup ils offrent quelque chose d’eux-mêmes. C’est ça que je voulais attraper.

 

Est ce que l’image est quelque chose d’important dans votre processus d’écriture ?

Oui. Quand j’écris un album, j’ai en général le titre, et l’image. J’ai une anticipation sur ce que ça va être. C’est un tout. Je n’arrive pas à fragmenter ce que c’est qu’un disque. Pour moi l’image est complètement partie intégrante du son.
Je pars d’une image et d’un titre, qui ne sont pas forcément ce que je fais à la fin. Je peux changer de titre ou d’image mais en tout cas, ça donne un cadre. J’aime bien avoir un cadre pour écrire, ce qui me permet de limiter aussi le nombre de chansons, comment elles s’articulent, comment on attrape quelqu’un avec la première chanson et comment on l’amène jusqu’au bout, jusqu’aux dernières notes. Il y a tout un processus, c’est comme un bouquin, comme une succession de chapitres, on en enlève un et ça ne veut plus rien dire.

 

Pour Blitz, ce cadre, étaient-ce justement les épreuves ?

Depuis les deux derniers albums, Les chansons de l’innocence retrouvée puis Blitz, j’ai changé de manière d’écrire. Ce ne sont pas des chansons sur moi, mais des chansons beaucoup plus universelles, tournées vers les autres. Quand on écrit, on est taraudé par des choses. Ça dure plus ou moins longtemps de se débarrasser de papa, maman, tout ce qui ne s’est pas passé. On est un peu sur soi, on écrit sur soi, la relation à l’Autre avec un grand A. C’est relativement fermé. Ça n’empêche pas que ça devient universel parce qu’on est connecté aux autres par la même vie, les mêmes préoccupations : être bien, être juste avec soi, être aimé, aimer, essayer d’être heureux, d’avoir une belle vie… Après, la notion de belle vie est très différente selon qui on est, on peut choisir aussi l’échec, le toboggan.

 

Vous avez fait d’innombrables collaborations sur vos albums. Quelles sont les collaborations à venir dont vous pouvez déjà nous parler ?

Oui, avec un groupe français qui s’appelle les Limiñanas, groupe de rock, noisy pop. J’ai aussi chanté avec un garçon qui fait de la pop et qui s’appelle Malik Djoudi. Ce sont les prochaines collaborations. J’ai tellement collaboré avec tellement de gens, c’est merveilleux, c’est un métier qui permet le partage. Quand deux artistes se rencontrent, une des plus belles choses qu’ils peuvent faire, c’est d’écrire ensemble, faire de la musique.

 

Qu’est ce que on peut vous souhaiter pour 2019 ?

Que ça continue, qu’il y ait toujours la vitalité, la curiosité, et l’envie, l’appétit de connaître, découvrir, partager.
Et j’ai hâte de venir ici pour le concert ! Ça va être autre chose, beaucoup plus roots, c’est sortir de sa zone de confort. Il n’y a pas les mêmes moyens, on vient ici comme un jeune groupe de rock et c’est amusant pour moi de le faire comme ça, ça me plait !

 

Propos recueillis par Marie de Montigny

mhdemontigny@gmail.com