| Sylvie Plattard | April 2019 | 

Sous ce sigle insolite de TCK se cache l’une des clefs de l’identité de votre enfant. Lorsqu’il lui faudra choisir ses études supérieures et le pays dans lequel il les fera, avoir vécu à Londres des années significatives de sa formation se révèlera-t-il un atout pour lui ?

Le TCK (Third Culture Kid) est, selon la définition de David Pollock, « une personne qui a passé des années significatives de sa formation (development) hors de la culture de ses parents. Il construit des relations avec toutes ces cultures mais n’en maîtrise aucune complètement. Alors qu’il expérimente dans sa vie l’assimilation d’éléments de chaque culture, il ne partage un sentiment d’appartenance qu’avec ceux qui ont la même histoire ».

Le TCK est donc d’une troisième culture, ni de celle de ses parents, ni de celle de son/ses pays d’accueil.

Mais qu’est-ce que la culture ? Beaucoup plus que la culture générale censée faire de ceux qui la possèdent des « honnêtes hommes », des « femmes cultivées ». Elle peut se définir par ce qu’elle n’est pas, ni l’universel (ex. être triste à la mort d’un ami), ni l’individuel (ex. dormir la fenêtre ouverte). De façon plus positive la culture est le fruit de l’éducation, des croyances ou de la religion, des coutumes (ex. porter une robe rouge le jour de son mariage comme en Asie). Elle peut se penser comme « un logiciel mental programmé culturellement dans le processus de socialisation. Au fil de cette socialisation et notamment pendant l’enfance, lors de la socialisation primaire, l’individu acquiert certaines structures de penser, de sentir et d’agir que l’on décrit comme valeurs et attitudes » (Kluckohn).

Comment savoir si on comprend, voire maîtrise une culture différente de la sienne ?  Pas facile d’y arriver à en croire Edward Hall. Pour lui, la culture ressemble à un iceberg. Ce qu’on appelle communément culture n’est en fait que la partie externe de la culture, perceptible par les sens (ex. une langue étrangère par l’ouïe, le climat par la peau, la cuisine par le goût, etc.) ; elle ne représenterait que 10% de la  culture prise dans son ensemble. L’immense partie de la culture, l’essentiel, « est invisible pour les yeux » comme le rappelle le Renard au Petit Prince de Saint-Exupéry. Elle recouvre des croyances aussi différentes que l’importance de l’individu versus celle de la communauté, les attributs de la réussite sociale, les relations entre les femmes et les hommes dans l’espace public, les principes de l’éducation des enfants, ou des habitudes (ex. rythme de travail, sourire permanent). Ainsi que le montre le schéma, il est difficile de l’acquérir du fait de ses caractéristiques.

 

Pour le TCK, qu’est-ce qui  constitue la partie cachée de son iceberg ?

 Sa première particularité – d’autant plus accentuée que ses parents l’auront entraîné dans leur vie de nomades – est sa difficulté à répondre à la question « d’où viens-tu ? » Est-ce du pays de sa naissance, celui-ci de son passeport, celui de ses parents (la question est encore plus ardue quand il vient d’un couple mixte !), celui de son dernier pays d’accueil, celui de son pays d’accueil actuel ou bien celui dans lequel il se sent le plus à l’aise ? Parfois, la réponse en pirouette « je suis un citoyen du monde » exprime en fait son sentiment profond de n’appartenir à aucune communauté nationale.

Le TCK vit souvent dans le très court terme ; si pour l’adolescent lambda trois mois semblent très loin, pour le TCK ce peut être une éternité. En effet, il a expérimenté au moins une fois dans sa vie le « mon chéri, nous avons quelque chose d’important à te dire : nous partons dans X mois pour aller vivre à Y ». Plus il a déménagé et plus il sait aussi que son temps est compté, qu’il ne doit pas attendre pour se faire des amis, une vie sociale.

Il en découle une grande capacité d’aller vers les autres, de créer de nouveaux liens sans lesquels il sait qu’il vivra mal. Mais à trop déménager, à trop quitter ses amis, à trop en souffrir, certains TCK peuvent adopter l’attitude inverse, se protéger et se replier sur eux-mêmes. Comme le Petit Prince de Saint-Exupéry, il a peur de pleurer en quittant son ami le Renard.

D’où l’importance de la famille nucléaire, surtout lorsque la famille élargie vit loin de son pays d’expatriation. Les parents sont souvent le seul tissu familial et sont beaucoup plus présents que dans les familles non expatriées.

L’idéalisation d’un pays est alors monnaie courante, que ce soit celui dans lequel le TCK a vécu jeune – telle Amélie Nothomb pour le Japon – ou qu’il ne connaît que par les vacances – ce que Dominique de Villepin exprime lorsqu’il écrivait « la France, je l’ai rêvée avant de la connaître ».

Enfin, si ses parents s’adaptent, le TCK adopte. Plus il a voyagé, plus il sait observer la partie externe de la culture et plus il a perçu que celle-ci pouvait être aisément empruntée. Tel le caméléon, il sait se fondre dans son environnement.

 

Quels sont les défis que le TCK, comme tout étudiant partant étudier à l’étranger, va devoir relever ? Quelles seront les composantes de son « choc culturel » ?

La durée des études à l’étranger, de 4 voire 5 ans, est la même que celle d’une affectation à l’étranger. Comme tout expatrié, le TCK va donc se trouver confronté à une perte de repères, qu’ils soient spatiaux (ex. le monde vu de San Francisco est différent de celui vu de Londres), temporels (ex. la notion du temps est autre à Barcelone et à Londres) ou relatifs à la relation à l’Autre (ex. le langage du corps).

Mais l’étudiant a d’autres défis à relever. Celui de l’autonomie matérielle : devoir apprendre à gérer son emploi du temps, son alimentation, son budget… Celui de l’autonomie affective : se créer rapidement un tissu amical sans (trop !) faire de fautes de jugement.

Défi de passer du système scolaire au système universitaire. Défi accru parce que le TCK ne connaît ni même ne maîtrise totalement les codes du pays d’étude. Comme nous l’avons montré, le TCK a une culture propre qu’il ne partage vraiment qu’avec les autres TCK. Même s’il rentre étudier dans son « pays d’origine », il percevra rapidement qu’il est en porte-à-faux avec les autres étudiants car il ne partage pas la même culture interne. Il sera ce que D. Pollock appelle « un migrant invisible » puisque sa culture externe ne le distingue en rien de la majorité de ses condisciples. Telle est la principale difficulté des TCK : ils sont, d’un certaine façon toujours « étrangers », où qu’ils aillent.

Les TCK possèdent de nombreux atouts pour tirer le meilleur parti de leur expatriation étudiante. Leur grande capacité à observer puis adopter la culture externe leur permet de se mêler plus facilement aux étudiants « locaux ». L’expérience qu’ils ont faite à l’école d’amis de culture et d’origine très diverses les a préparés à avoir des amis variés et à ne pas rester dans leur zone de confort. Ils ne possèdent pas « l’arrogance » dont les Français sont si souvent accusés et se gardent de critiquer le pays qui les accueille. Les TCK savent que le temps leur est compté (pas toujours pour se mettre à leur travail !!!), mais certainement pour organiser leur vie sociale et découvrir leur nouvel horizon.

 

Sylvie Plattard
Fondatrice et présidente de ESPATT’Conseil
sylvie@espattconseil.com

 

David Pollock, Third Culture Kids : The Experience of Growing Among Worlds, 2017

Linda Chilshom, Charting a Hero’s Journey, 2000