| Patrice Blanc-Francard | Mars 2019 |

 

A moins d’une heure de New-York, sur la rive nord de Long Island, New Haven est un port qui rivalisa autrefois en termes de commerce – mais il y a presque trois siècles – avec  Boston et New Amsterdam (l’ancien nom de New-York). Aujourd’hui New Haven est l’un des centres culturels importants du Connecticut avec ses nombreux théâtres et musées, mais aussi parce Yale University, l’une des plus prestigieuses grandes écoles de Etats-Unis, y est installée depuis 1887.

En quittant l’université, à trois minutes à pied, en plein centre ville, nous voici 45 Crown street, devant cette ancienne caserne de pompiers (d’où son nom, Firehouse 12) transformée en un lieu tout ce qu’il y a de plus sympa:  bar à vins et  cocktails au rez-de-chaussée, avec petite restauration genre tapas, et en sous-sol, un auditorium de poche (75 places) jumelée à un studio dont la technologie ferait rêve un nombre d’ingénieurs du son des grandes capitales du monde !

Nick Lloyd, ingénieur du son et musicien, et le trompettiste Taylor Ho Bynum, l’un des instrumentistes et compositeurs les plus respectés du jazz (résolument) contemporain de la planète, sont les copropriétaires des lieux. Avec un plus: Firehouse 12 n’est pas seulement un bar, un club, un resto, un lieu de rendez-vous, un studio d’enregistrement, c’est aussi… une boite de disques, Firehouse 12 Records. Une marque dont les enregistrements de jazz sont parmi les plus intéressants et parfaitement réalisés qu’on puisse entendre aujourd’hui.

Mary Halvorson, Tyshawn Sorey, Ingrid Laubrock sont quelques-uns (unes) des têtes d’affiche de Firehouse12 Records. Clairement, aucun de ces noms n’est connu du public, serait-il même amateur de jazz. Taylor Ho Bynum a eu comme maître l’un des grands théoriciens du Jazz des années 70 , Anthony Braxton, qui n’adorait rien de plus que d’utiliser comme titres de ses morceaux des formules mathématiques aussi hermétiques qu’imprononçables. Mais derrière cette volonté de mystère se cache une musique puissante soutenue par des compositions très denses. Et de tous les musiciens de la période free, Braxton fut certainement le plus proche des expérimentations réussies de la musique contemporaine.

 

Nick Lloyd & Taylor Ho Bynum – © Firehouse 12

 

De nos jours, Taylor Ho Bynum et son compère Nick Lloyd sont en train de construire, depuis leur petit boui-boui de New Haven, une ligne musicale extrêmement novatrice qui n’est pas sans rappeler ce qui se passa à New-York au début des années 40, lorsque deux émigrés allemands, Alfred Lion et Frank Wolff mirent ensemble quelques centaines de dollars pour créer une marque de disques qui allait devenir la marque iconique du jazz : Blue Note ! Guidés par leur flair, cette équipe de passionnés eut la chance de se trouver là en plein milieu de la première grande révolution esthétique du jazz, le be-bop, et le culot de signer dès 1947 un génie inconnu, Thelonious Monk.

Une chance qui accompagna Lion et Wolff pendant plus de 20 ans. Leur génie fut de conjuguer les subites avancées technologiques qu’elle leur procura, comme la découverte d’un ingénieur du son extraordinaire – Rudy Van Gelder, ou l’arrivée en 1948 du microsillon – dit vinyle de nos jours, avec  des découvertes musicales majeures qui allaient révéler un nouvel univers : les Jazz Messengers d’Art Blakey et Horace Silver, Jimmy Smith, puis Herbie Hancock et Lee Morgan…

Au moment de fonder leur fameuse marque Blue Note, fin 1938, Alfred Lion et Frank Wolff avaient édité une sorte de Manifeste qui disait ceci :

« Les disque Blue Note sont conçus uniquement pour servir l’expression la plus pure du Hot Jazz ou du Swing en général (…) le Hot Jazz est à la fois expression et communication, c’est une manifestation musicale et sociale ;  les disques Blue Note cherchent à identifier son énergie vitale, et non pas ses ramifications spectaculaires et commerciales.»

 

C’est que le jazz n’est pas mort, au contraire de ce que se complaisent à dire les bonnes âmes des dîners en ville. Il est simplement passé sous la ligne de flottaison du marketing. Le business modèle des maisons de disques –  les trois majors qui se disputent le marché de la musique – a changé. Il n’y a peut-être plus d’argent pour développer des artistes en dehors d’un top 30 mondial, soit… Mais l’Internet à aussi changé la donne: YouTube permet de voir le jour même des artistes qui ont mis en ligne leur concert de la veille… Firehouse12,  justement, a signé un accord avec Bandcamp, la plate-forme qui permet aux artistes indépendants de faire connaître et de vendre directement leurs œuvres sur le Web en téléchargement ou sous d’autre supports (CD, Vinyles, etc)  Une révolution que des groupes de Rock comme U2, Arcade Fire ou REM avaient déclenché il y a maintenant plus de dix ans.

Entre les géants du jazz de Blue Note dont la seule mention déclenche la reconnaissance instantanée de notre mémoire, et les inconnus dont je vous ai livré quelques noms plus haut et qui sont aujourd’hui les forces vives de Firehouse12, la différence de notoriété est fondamentale, certes. Mais les grands de demain ce sont eux, et ce sont eux et elles qu’il faut découvrir aujourd’hui.

 

Patrice Blanc-Francard
Auteur du « Dictionnaire Amoureux du Jazz »  Editeur Plon