Du centre des réfugiés de Londres à l’écriture, il n’y a qu’un pas qu’Isabelle Scherer, “plume” depuis toujours, a franchi après sa rencontre avec un exilé roumain en France. Désormais engagée sur le sentier du roman historique, elle prête sa voix à ceux qui l’ont perdue dans la fuite de leur pays.

Ils s’appellent Kosta, Nicu, Mircea ou Monsieur Illiescu. Des survivants. Certains, aguerris à la perversité du système, ont abdiqué leur liberté. D’autres – plus jeunes, sportifs forcenés, contaminés par les radios clandestines occidentales – bravent la Securitate à l’assaut d’une vie rêvée sans chaîne. Loin de Bucarest.

“S’ils n’avaient pas aimé le livre, je ne l’aurais pas publié”

Quand Isabelle Scherer – plus connue à Londres sous le nom d’Isabelle Haynes – s’est immiscée dans la peau, la tête, le cœur de ses personnages, c’est avec un grand souci de fidélité à l’histoire de ses amis naufragés de la tempête communiste sous Ceausescu.

“Nicu m’a raconté son parcours… Sans vouloir vraiment le raconter. Dans l’enregistrement, il restait purement factuel, distant, sans doute pour se protéger du traumatisme vécu. Ça n’avait rien de romanesque. Pour faire passer l’émotion j’ai choisi de donner la parole à plusieurs personnages dont j’ai imaginé le ressenti”.

L’alternance de narrateurs rythme la lecture comme une respiration. Haletante. Chacun enrichit les perceptions de l’autre. Et sous nos yeux ahuris se déploie le machiavélisme d’un régime qui a privé ses citoyens de toute liberté. Circuler, échanger, apprendre… Aimer, même, est devenu répréhensible. La peur circule, elle, glaçante, sur les pages d’un livre qu’on ne lâche pas.

Automates inanimés, les femmes passent la journée à guetter sur les étalages vides de quoi épaissir l’eau de la soupe, quand les hommes s’abrutissent jusqu’à 14 heures par jour sur les chantiers mégalomanes du Conducator.

Pas de pathos pourtant dans ce roman. “J’ai voulu rester concise. Les faits parlent d’eux mêmes”. Lorsque la pauvreté institutionnalisée réduit les êtres à s’entasser dans une promiscuité insalubre, quand l’humiliation coercitive est la langue officielle du pays et qu’une jeunesse brillante n’a d’autre choix que de courber l’échine ou de mourir, le décor est planté. Lugubre.

Dans la misère, on perd tout. Même l’énergie du désespoir.

Grâce au “Réseau” qui égrène prudemment les infos reçues de l’Ouest, c’est pourtant bien la soif de liberté qui pousse Nicu et Mircea à tenter le tout pour le tout.

La première échappée tourne court. La seconde voit le système d’accords avec la Yougoslavie voisine se refermer implacablement sur eux à la frontière. Et de salle de torture en camp de travail, le désenchantement laisse place à la haine. A l’état sauvage. Tendus et aux aguets les deux complices vivent et s’entrainent des mois terrés dans l’ombre et le silence. Pour décamper à la première alerte tels des lièvres traqués.

Dans La fuite des poulets roumains, c’est l’incrédulité qui nous tient en haleine. Avec d’autant plus de force que “cette période de l’histoire reste très peu documentée” comme le souligne l’écrivaine. En dehors de Nadia Comaneci et d’une enfant de la Nomenklatura – qui bénéficiaient d’un traitement spécial – personne n’a écrit sur ces années qui ont précédé la mort du “Génie des Carpates”.

Sans fioritures, Isabelle tire ici son chapeau à tout un peuple, rejoint aujourd’hui par tant d’autres qui par delà les frontières, la faim et la peur, ont d’abord et avant tout soif de vivre, et bien souvent de retourner chez eux sous de meilleurs auspices.

Caroline Kowalski

 

La fuite des poulets roumains

Editions Librinova, 2017, 112 pages.

Finaliste du Concours Gallimard Jeunesse 2016