| Propos recueillis par Cécile Faure | Juin 2021 |

 

Petit bout de femme au sourire ravageur, Géraldine Tilhos porte, comme beaucoup d’entre les femmes, plusieurs casquettes. Épouse et compagne, mère et amie, auto-entrepreneuse et salariée, et… boxeuse, elle a accepté de partager ici son parcours, les écueils rencontrés et doutes vaincus, les défis qu’elle s’impose et relève pour continuer d’avancer et de se réaliser dans toute l’entièreté de son être.

 

Géraldine Tilhos

Géraldine Tilhos s’entraine au Rathbone Boxing Club

 

Dans quel cadre êtes-vous venue vivre à Londres ? Avez-vous rencontré des difficultés

Géraldine Tilhos : Je me suis installée à Londres en 2013, dans le quartier de South Kensington. Il s’agissait de me rapprocher de mon époux qui y travaillait depuis près de cinq ans déjà. Il avait pris l’habitude de rentrer régulièrement, les weekends, en France, pour nous retrouver les enfants et moi. Nous lui rendions visite pour les vacances scolaires. Je travaillais alors dans le domaine de la promotion immobilière. La distance nous pesant, nous avons décidé d’un commun accord d’installer à famille à Londres. Les enfants et moi sommes donc arrivés du sud de la France, avec tous nos bagages et une nouvelle vie devant nous.

Cependant cela n’a pas été simple du tout, je dirais même que ce fut très difficile. Je n’avais jamais vécu en dehors de ma région, de mon sud. Je me suis retrouvée à la maison avec deux enfants en bas âge, dans un environnement inconnu, un réseau social des plus maigre, sans emploi et ne maîtrisant que mal la langue anglaise. Mon mari me soutenait autant que possible. Mais isolée et sans emploi, j’ai rapidement aussi perdu confiance en moi et en mes capacités. Ce fut un vrai choc émotionnel. Je n’avais pas entrevu à quel point cela allait m’affecter psychologiquement.

Au fil du temps, étant plutôt curieuse et ouverte aux autres, la scolarisation des enfants au sein d’un établissement d’enseignement français, le Lycée Charles de Gaulle, m’a permis de développer doucement mon réseau social. Cependant, restait le gros point d’interrogation concernant la reprise d’un travail : mon anglais était médiocre et les frais de garde (crèche/nurserie) étaient un vrai frein. Clairement je manquais d’assurance, de celle qu’ont certainement celles et ceux qui ont l’habitude de s’expatrier, qui arrivent avec un projet, qui savent s’intégrer aisément et trouvent leurs marques rapidement. Culturellement, je n’étais pas prête.

 

Être épouse, mère au foyer et bien intégrée au sein de la communauté française ne suffisait donc pas à un épanouissement personnel ?

Les deux premières années ont été consacré à cette métamorphose imposée, à l’adaptation à une situation inattendue et aussi, il faut le dire, à un pays et une culture qui étaient bien loin de mes points de repère.

Puis j’ai commencé à avancer à tâtons. Je me suis cherchée, choisissant le statut d’autoentrepreneur, travaillant de la maison, pour continuer d’assurer mon rôle de mère et d’épouse. Cela m’a permis de ré-apprivoiser celle qui s’était réfugiée dans sa grotte, de sortir de ma zone de sécurité. Mon anglais étant bien meilleur, je me suis autorisée à envisager de postuler pour des emplois salariés. À force de me démener, j’ai décroché un poste à temps partiel de relation clientèle et suivi administratif.

Cela n’a pas été simple tous les jours, il faut le reconnaître. Au rôle d’épouse, de mère et de gestionnaire du foyer, s’est ajouté celui de femme active ayant des contraintes extérieures. Je me sentais mieux d’un point de vue psychologique puisque je retrouvais une raison d’être sociétale, mais il a fallu trouver un équilibre pour ne pas être réduite à jongler entre toutes « mes obligations » et y perdre mon latin.

Et à tous ces accords, s’est ajouter cette évidence sans laquelle on va droit dans le mur : accepter de lâcher prise, et que l’on ne peut pas tout mener de front, et être parfaite sur tous les plans. Il faut énormément de rigueur et se donner des priorités, recentrer ses valeurs et ses objectifs.

Partir travailler et gagner son pain est une chose, mais lorsque le salaire couvre à peine les frais de garde des enfants, alors il faut aussi y trouver un épanouissement personnel et une vraie valorisation. Cette valorisation, elle est en fait nécessaire à tous les niveaux.

Si on assume son choix de sorcière bien aimée, on peut le vivre très bien. J’ai des amies qui sont parfaitement épanouie dans leur rôle de femme-mère au foyer. Maintenant, si comme moi, on ne trouve pas ce juste équilibre, et qu’il faut aussi avoir ce rôle d’actif, alors il faut accepter de devoir constamment s’ajuster. Cela n’a pu être possible que parce que tous les membres de la famille ont dû accepter de faire des concessions et de partager le poids du quotidien. Chacun doit apporter sa pierre à l’édifice pour construire un foyer serein et équilibré. Évidement je vous rassure, ce n’est pas tous les jours La Vie en Rose !

 

Vous avez pourtant repoussé encore les limites de cette quête de l’équilibre personnel et familial, en choisissant la boxe au-delà du simple cours de mise en forme. Million Dollar Baby vs Baby Doll ?

J’avais besoin de me retrouver, de retrouver mon corps d’avant les enfants. J’avais besoin de ce que les anglo-saxons appellent le « me time », une dose d’oxygène, un espace rien qu’à moi, et j’ai rencontré les bonnes personnes au bon moment.

J’ai ressenti le besoin de me prouver que j’étais capable de plus, de me lancer des défis, que les seuls freins qu’il y avait dans ma vie étaient ceux que je m’imposais, que j’avais besoin de dépasser les différentes boîtes dans lesquelles je prenais place en fonction de la journée et de mon entourage : épouse, mère, salariée, amie et relation sociale. J’avais besoin d’ajouter un morceau au puzzle que je suis, comme chacun de nous continue de grandir lorsqu’il explore le champ des possibles.

La boxe y a répondu. C’est un univers très différent de ce que l’on peut imaginer, loin des préjugés sur l’agressivité et la violence. Bien au contraire.  C’est un sport qui impose une grande discipline et apporte énormément de sérénité : en allant chercher de l’endorphine, en se défoulant et en relâchant son trop plein. La boxe aide à acquérir un véritable équilibre, tant physiquement que psychologiquement.

C’est un sport complet qui nécessite aussi beaucoup de concentration, de persévérance, de technique et de stratégie « Hit and don’t be hit ! »

La boxe féminine professionnelle est de plus en plus regardée et appréciée, mêlant force et beauté. Elle inspire les futures générations et c’est une grande victoire.

À la question Million Dollar Baby vs BabyDoll, je répondrais que je ne pense pas qu’il faille opposer la boxe à la féminité, adopter une vision binaire. Elles peuvent aller de pair. Je n’ai pas voulu choisir entre les deux. Nous sommes multiples, complexes et surprenantes. Il manque à la panoplie de nos enfants une Barbie Badass ! Mon corps a en effet énormément changé, mais il reste forcément un décalage entre ce qu’on perçoit de soi et ce que les autres voient. Ce changement je l’accepte mais cela reste un travail de tous les jours, et je sais que je suis sur le bon chemin.

Cette femme que je suis, ai toujours été mais qui s’est révélée autrement, a forcément un peu dérouté mon époux. Je consacre beaucoup de temps à la boxe, d’un point de vue de mon temps libre mais aussi de mon temps professionnel puisque je participe aujourd’hui à la gestion d’un club. Il a fallu faire de nouvelles concessions, et c’est lui qui les a faites et je lui en suis reconnaissante. Quant aux enfants – une fille et un garçon, ils se sont mis tous deux à la boxe également en plus de leurs autres activités. C’est leur choix. Cette génération n’a pas peur et ose. J’en suis admirative.

Enfin, en ce qui concerne la boxe de combat, oui, j’aimerais en effet remonter sur le ring. Car cette expérience est unique et ce sentiment de peur mêlé à celui de puissance et de concentration est vraiment unique. Il y a tant d’émotions qui se passent dans ce petit carré de 5 mètres par 5 mètres.

Cela ne se fait pas sans accompagnement. Les entraineurs de mon club sont des professionnels très expérimentés et attentifs. Du fait de la pandémie, mon combat de boxe « White Collar » a été annulé mais l’envie d’aller au bout de ma démarche, de m’accomplir dans ce défi est toujours présente et aussi forte. La peur aussi, mais ce sont bien nos émotions qui nous font avancer.

J’aimerais ajouter un mot pour toutes les femmes qui s’expatrient pour la première fois et qui se sont récemment installées à Londres, et ressentent cette même angoisse, ce même doute, ce manque de repères. Juste leur dire de ne pas s’isoler, d’essayer, d’oser et je suis certaine que comme moi, Londres prendra leur cœur.

 

Cécile FaurePropos recueillis par Cécile Faure