| Éléonore Pironneau | juin 2021 |

 

Grace Robertson

 

Dans son livre La Chambre Claire, Roland Barthes met l’accent sur le fait qu’une photographie est toujours invisible car ce n’est pas la photographie elle-même que l’on regarde, mais la chose ou la scène qu’elle évoque.

Du point de vue de la sémiologie, la photographie est un signe. Le signifiant est la photographie dans sa matérialité (le papier ou l’écran, les formes, valeurs, couleurs, etc.), le signifié est ce qui apparait dans notre esprit quand on la regarde, et le référent est ce qui s’est passé et que la caméra a enregistré. En général, lorsque nous regardons une photographie, le signifié nous hypnotise au point que nous négligeons les deux autres composants du signe : la réalité de l’objet-photographie et la réalité éventuelle des événements, personnes ou objets photographiés.

 

Grace Robertson

Porter notre attention à la mécanique et peut-être la beauté de la composition est un antidote à cette attitude addictive vis à vis de l’image. C’est ce que nous allons faire pour cette photographie de la grande photojournaliste écossaise Grace Robertson, décédée le 8 janvier 2021.

Le choix du sujet est ici primordial, l’intérêt humain, sociologique, le regard bienveillant sur ces femmes éveille en nous l’envie d’en savoir plus. Mais du point de vue formel la qualité de cette image vient certainement de la manière dont elle est cadrée et dont les formes principales sont organisées.

Le cadrage est serré. Le fait que le personnage de droite soit coupé suggère qu’il se passe des choses hors-cadre, et permet à l’œil de facilement rentrer dans l’image par cette forme ouverte. La femme debout juste derrière touche presque le haut de la photo. Tout cela donne l’impression d’une saynète comique qui se passerait dans le cadre des limites de l’image.

 

Le coup de maître ici est l’admirable composition des formes principales : les femmes.

Une composition réussie unifie tous les éléments disparates qui la composent : les contrastes, directions, couleurs s’il y a lieu, et les formes principales qui sont souvent des unités indépendantes. Tous ces morceaux doivent finalement former un tout qui ait du sens et un équilibre. Dans cette image on remarque que les formes constituées par les silhouettes des femmes sont presque toutes imbriquées les unes dans les autres, formant un ovale dans lequel l’œil circule en passant de l’une à l’autre – à gauche par les deux chapeaux, à droite par les deux coudes, au milieu on circule de la pente de la femme qui rit à la silhouette pliée de celle du milieu. On passe de seins en fesses, de robes en robes, de coude à coude. Même la verticale de l’arbre, bien que d’une certaine manière coupant la circulation de l’œil, est en fait un lien entre la silhouette de gauche et celle de droite, de même que le geste de la femme qui tient la boite de gâteaux. Le sourire en forme de V tellement attrayant de la femme allongée s’inscrit dans un losange avec les épaules et le chapeau de celle qui est derrière elle. Les tissus des deux robes de droites sont presque similaires comme si ces deux formes n’en étaient qu’une avec deux bras et une tête. Bref, immobilisés dans des positions improbables, ces cinq corps forment un bloc !

Avec un zeste de burlesque, l’image nous rappelle les représentations classiques de la femme allongée (reclining figure) comme dans le tableau de Manet, L’Olympia, mise à part que la femme de la photo n’est ni jeune ni nue, qu’elle est hilare et en position extrêmement instable !

Cette composition est pleine de rythme. Imperceptiblement notre œil compte : 5 femmes / 2 jambes / 6 bras / 4 têtes / 2 paires de chaussures / 2 chapeaux similaires… il y a de la chanson dans l’air, et du jeu : « 1-2-3… soleil ! » … on ouvre les yeux et tout le monde s’est figé !

Sans même parler de la proximité amicale palpable dans le langage corporel des personnages, la composition de cette image en dit long sur la force de ces femmes – parce qu’elles sont ensemble, parce qu’elles sont unies. On peut deviner que, la photo ayant été prise en 1954, elles ont vécu deux guerres et un crash financier. Mais qu’à cela ne tienne… on est solidaire, on fait le pitre et on profite de l’instant. Une belle inspiration !

 

Eléonore PironneauÉléonore Pironneau
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