| Propos recueillis par Cécile Faure | Octobre 2020 |

 

À la veille de la réalisation du Brexit voté en 2016 par le peuple anglais, dans un contexte de négociations plus que trouble, et dans un environnement économique et social toujours contraint par la pandémie du Covid-19, Guillaume Bazard, Consul de France à Londres, a accordé un entretien à L’ECHO Magazine le 14 septembre dernier.

 

Brexit et Covid-19 par Guillaume Bazard

Guillaume Bazard (en haut) et son équipe au consulat de Londres

 

 

Monsieur Bazard, nous nous étions rencontrés il y a cela deux ans lors de la prise de vos fonctions à Londres (L’ECHO Magazine Décembre-janvier 2018/19). Nous avions évoqué le Brexit et ses négociations, le risque d’un « no deal » et la question alors de la mise en place d’une procédure de Settled Status. Deux ans plus tard, les jeux sont faits, le Brexit, c’est presque demain. La communauté française expatriée au Royaume-Uni est-elle prête ? A-t-elle pleinement pris la mesure de ce qui est en jeu ? Quels conseils souhaitez-vous donner à ceux de nos compatriotes qui n’ont pas encore entrepris les démarches de Settled Status, ou envisagent de s’installer au Royaume-Uni ?

 

Les jeux sont faits en ce sens que les échéances sont maintenant claires et semblent définitives. Pour autant, l’incertitude demeure quant à l’issue des négociations en cours. Quel sera le régime applicable aux échanges entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne ? La possibilité d’une absence d’accord, non pas sur la sortie mais désormais sur la relation future, demeure en effet, une hypothèse. Malgré les délais qui sont maintenant très contraints, nous souhaitons un accord et le négociateur de l’UE, Michel Barnier, y travaille activement. Pour la communauté française, la négociation couvre des enjeux importants, même si ce ne sont pas les plus médiatisés : mobilité et coordination des mécanismes de protection sociale sont des volets essentiels. Bien entendu, le respect des engagements pris dans le cadre de l’accord de retrait, signé et ratifié par les deux parties et essentiel.

 

La communauté française du Royaume-Uni est trop diverse pour que l’on puisse  procéder par généralisation. Depuis 2016, nos compatriotes font preuve d’un grand sang-froid, même si le Brexit constitue pour beaucoup une épreuve. Mais les perceptions de chaque Française ou Français dépendent beaucoup de son histoire personnelle avec ce pays, de son mode d’insertion dans la société britannique, et de ses perspectives à long terme.

 

L’important est de ne pas perdre de vue qu’indépendamment des aléas du processus de négociation diplomatique et de l’actualité politique, deux choses essentielles sont parfaitement claires. D’une part, les Français installés au Royaume-Uni avant le 31 décembre prochain devront obtenir le statut de résident européen (settled ou pre-settled status, selon qu’ils sont ici depuis plus ou moins de 5 ans) pour pouvoir continuer à résider légalement dans ce pays et y poursuivre leurs activités. Plus de 140 000 demandes de settled status ont été déposées par des Français. Ceux qui n’ont pas encore entamé cette démarche disposent encore de quelques mois pour le faire, mais rien ne sert d’attendre. D’autre part, les conditions d’installation au Royaume-Uni seront profondément transformées après la fin de la période de transition. Pour pouvoir venir travailler au Royaume-Uni, il faudra en effet disposer d’une offre d’emploi. La fluidité apportée par la liberté de mouvement au sein de l’Union Européenne disparaît. Au cours des dernières décennies, elle a permis à nombre de nos compatriotes de démarrer leur parcours professionnel ici sans autre projet initial qu’un stage ou un emploi très provisoire, parfois un simple séjour linguistique, avant de saisir une occasion qui se présentait, et réaliser un projet professionnel plus ambitieux. Cette possibilité disparaît.

 

Dans l’immédiat, ma priorité est la situation des Français résidents au Royaume-Uni, de les informer et de les persuader de la nécessité de solliciter dès maintenant leur « settled status ».
(informations sur le site du consulat : https://uk.ambafrance.org/-Consulat-general-Londres-)

 

À la sortie du Royaume-Uni de l’Europe, et l’impact que cela aura sur la circulation des biens et des personnes dans les mois prochains, vient s’ajouter l’incertitude liée à la pandémie de Covid-19. Depuis déjà sept mois, la possibilité de traverser les frontières est aléatoire, sujette au taux R qui chaque semaine fait l’objet d’une réévaluation de la part des autorités de santé publique, de rumeurs dans la presse et de décisions soudaines d’imposer une quarantaine à des voyageurs en provenance d’un pays plutôt que d’un autre. Quel bilan dressez-vous des mois passés ? Comment ont été touchés les français du Royaume-Uni et leurs proches (enfants étudiants à l’étranger, parents éloignés, etc.) ? Quels enseignements pouvons nous tirer de cette expérience récente pour les mois à venir ?

 

La situation est complexe en effet, et les conditions de circulation entre la France et le Royaume-Uni volatiles. Il faut cependant souligner que les frontières n’ont jamais été fermées entre les deux pays. Voyager de l’un à l’autre est devenu plus compliqué, mais jamais impossible. À aucun moment les liaisons ferroviaires, maritimes et aériennes n’ont été totalement interrompues. Il s’agit d’une nuance importante quand on pense à nos compatriotes dans d’autres pays qui ont connu des situations de blocage complet, nécessitant la mise en place par le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères de vastes opérations de rapatriement.

 

Au cours des derniers mois, le Consulat général a dû adapter ses modes d’action. Pendant le confinement, nous avons privilégié d’une part l’information des Français, par téléphone et par courriel, sur tous les aspects de la crise, ainsi que le traitement des situations d’urgence. Nous avons ainsi répondu quotidiennement à plusieurs centaines de sollicitations, sur de nombreux aspects de la situation. Nos élus consulaires se sont également mobilisés pour relayer l’information utile. Nous avons été particulièrement attentifs aux questions relatives à des naissances, la fermeture de services britanniques d’état civil compliquant la situation de certaines familles. À tout moment nous avons gardé une capacité à assister des compatriotes en détresse, et à délivrer des titres d’identité en urgence. Depuis plus de trois mois, nous avons augmenté progressivement la gamme des démarches qui peuvent être effectuées dans les locaux du consulat, tout en garantissant autant que possible la sécurité sanitaire des agents comme du public.

 

La principale leçon que je tire de cette expérience et la nécessité de disposer à tout moment des moyens humains et matériels, notamment techniques, d’adapter nos modes d’actions.

Enfin, l’année 2020 touche à son terme, et le constat n’est pas bon. Beaucoup sont pour la laisser derrière eux sans se retourner. Certains ont perdus un proche, un ami ou un parent, décédé des suites du Covid-19. D’autres ont perdu leur emploi ou sont at risk. Conséquence de la pandémie, la situation économique et sociale est plus que tendue et source d’inquiétudes pour les mois, voire années à venir. Des ménages se retrouvent en grandes difficultés financières, pour cause d’activité réduite ou de chômage. Quelles sont les aides, exceptionnelles ou non, auxquelles ils ont pu avoir accès au Royaume-Uni ?

 

Comme toujours, l’impact de cette crise et la gravité des difficultés rencontrées par nos compatriotes varient beaucoup selon la situation et l’exposition des familles. Certains foyers ont été particulièrement affectés par la maladie. Certains milieux professionnels, comme la restauration, le tourisme, la culture ont été particulièrement touchés, avec des pertes d’emploi, ou de revenus. Nous ne pourrons prendre pleinement la mesure de cet impact que progressivement, les effets s’étendant dans le temps en fonction des dispositifs mis en place par les autorités tant au Royaume-Uni qu’en France pour amortir le choc.

 

Au-delà des mesures d’ordre budgétaire, économique et social adoptées par le Gouvernement britannique, le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères a adopté deux mesures essentielles pour l’appui à nos compatriotes. Il s’agit d’abord de l’aide à la scolarité dans les établissements de notre réseau éducatif. Les modalités et critères d’examen des demandes de bourses ont été adaptés pour permettre la prise en compte des difficultés rencontrées par certaines familles pour faire face aux frais de scolarité. Il s’agit en outre de l’aménagement des règles d’attribution d’aides financières ponctuelles. Si ce dispositif vise prioritairement les Français résidant dans des pays où n’existe aucun système local de sécurité sociale, il nous a néanmoins permis de venir en aide à des compatriotes dans des situations particulièrement délicates.

 

Au total, cette crise aura montré qu’aucune communauté expatriée n’est à l’abri de difficultés passagères plus ou moins graves. Elle nous rappelle l’importance de disposer d’instruments adéquats pour venir en aide à nos compatriotes, mais aussi d’entretenir l’esprit de solidarité, tel qu’il est incarné ici par le tissu associatif, à commencer par le Dispensaire français/ société de bienfaisance, qui lui aussi s’est tenu à la disposition des Français en difficulté.

 

Propos recueillis par Cécile Faure