| Propos recueillis par Marie de Montigny | Juillet 2020 |

 

40 ans de scène pour Indochine, et 13 millions d’albums vendus, ce sera l’occasion d’une nouvelle tournée des stades en 2021. Un clin d’œil pour celui qui fut aussi le premier groupe français à remplir le Stade de France en 2010. Un anniversaire, fêté par ce dernier single Nos Célébrations, qui est aussi l’opportunité d’un retour sur quatre décennies rock, une longévité devant laquelle on s’incline. Rencontre avec Nicola Sirkis, le chanteur et leader charismatique d’Indochine depuis sa formation en 1981.

Indochine - Nicola Sirkis

Nicola Sirkis. Crédit photo : Stéphane Ridard

 

 

Le 28 aout vous sortirez une compilation de vos titres de 2001 à 2021, suivie en novembre prochain par un second coffret 1981-2001. Quel regard portez-vous sur ces 40 années ?

C’est un regard qui est vaste ! On a une réussite peut-être un peu irrationnelle pour un groupe de rock, parce qu’on n’a jamais trop regardé vers le passé, plutôt vers le futur. Cet anniversaire, c’était l’occasion de se pencher sur notre passé. On a fait un film, un résumé sur 21 minutes, qui regroupe tous les singles de 1981 à 2021, où on est dans l’époque, on commence avec la peine de mort, Mitterrand, tous ces évènements qui ont marqué, qui m’ont influencé, m’ont choqué ou m’ont accompagné.

Au début, c’était assez violent, métaphoriquement parlant, cette découverte très jeune du monde adulte [Nicola Sirkis avait une vingtaine d’années lors de la création du groupe NDLR]. Alors que notre premier single et notre premier concert ont été des gros succès, on entendait dire « ce groupe ne durera pas 3 minutes, le nom est nul, la musique est nulle ». Globalement on est un groupe de survivants, on a passé tellement d’époques ! Ce n’est pas donné à tous les artistes de fêter leurs 40 ans de scène, avec un succès continu. Nous n’avons rien à voir avec un phénomène de nostalgie des années 80 90. Nous n’avons jamais autant vendu et ni fait autant de concert que dans les années 2000 et 2010. Notre succès n’est pas dû à la nostalgie. On n’est pas un groupe des années 80, plutôt un groupe de l’irrationnel.

 

Vous avez baptisé votre groupe en référence à Marguerite Duras. Qu’est-ce qui vous séduit chez cette auteure ?

 Le nom aujourd’hui est un petit peu péjoratif, avec ce côté colonie française. Ce qui me plaisait chez Duras, c’est cette écriture à la fois charnelle, mélodique dans la description et dans la langue : elle écrivait vraiment ce que j’avais envie de ressentir. C’est curieux car beaucoup de gens par la suite m’ont écrit, à différentes époques, que ma musique et mes textes étaient ce qu’ils avaient envie d’entendre depuis longtemps. La boucle se bouclait ! « Indochine » est un nom très sexuel mais aussi très romantique, le romantisme violent du XIX eme à la Rimbaud, à la Baudelaire.

 

Aujourd’hui, d’où vient votre inspiration ?

 Elle vient tous les jours, des évènements que je traverse dans ma vie. Cependant je ne parle pas de moi, à l’inverse de beaucoup d’autres artistes. Je parle de mon ressenti et à mon avis du ressenti de beaucoup. Par exemple avec College Boy, chanson sur le harcèlement, l’homophobie. [Le clip, réalisé par le réalisateur, acteur et producteur canadien Xavier Dolan et qualifié de très violent, a suscité la polémique à sa sortie en 2013 NDLR]. Un livre, un tableau, un film, peuvent m’inspirer fortement et être à l’origine d’un texte. C’est complètement aléatoire, il n’y a pas de règles.

 

Places de concerts à des prix abordables, tirage au sort des gens qui seront placés devant la scène. Vous souhaitez que vos concerts soient accessibles au plus grand nombre.

 Lors de notre dernière tournée [le 13 Tour en 2018, tournée de promotion de l’album 13 NDLR], on a fait une « zone 13 ». C’était pour contrer cet esprit « Titanic » des concerts mondiaux d’aujourd’hui, avec les premières classes, les deuxièmes classes et les troisièmes classes : les plus riches devant et les plus pauvres derrière. J’ai toujours combattu ça, pour moi un concert c’est un lieu de fraternité, d’égalité et de liberté. Donc on n’accepte absolument pas de faire des early entrance, des carrés VIP, tout ce genre de trucs qui me sont insupportables. C’est une bêtise [d’un point de vue commercial NDLR] parce que ça cartonne, ce sont les places qui partent en premier !

Le but d’Indochine n’est pas de gagner de l’argent en faisant des concerts, c’est de faire des bons concerts et que ça se passe bien. Lors du 13 Tour, une sorte d’algorithme sur les tickets tirait au sort les gens à l’entrée et certains se retrouvaient donc placés devant. Pour notre nouvelle prochaine tournée, on se bat pour proposer un des plus gros spectacles à un prix le moins cher possible.

 

Vous êtes un artiste relativement discret dans un monde où d’autres sont omniprésents. C’est votre nature, un parti pris ?

 Il y a eu récemment un sondage en France sur les artistes les plus populaires. Il en est ressorti deux artistes qui habitent plus ou moins à Londres, c’est-à-dire Jean-Jacques Goldman et moi. Des artistes discrets justement. C’est une leçon pour pas mal d’autres ! Pendant ce confinement par exemple, les membres du groupe Indochine ont été des citoyens, on s’est confinés. Nous n’étions pas du tout dans l’esprit the show must go on, qui voudrait par exemple que les chanteurs publient des chansons en live depuis leur salle de bain. J’ai trouvé ça totalement impudique. Je pense justement que notre pudeur plait.

 

Londres c’est pour vous un lieu de travail, vous y effectuez vos enregistrements. Mais c’est aussi une ville dans laquelle vous résidez en partie.

On a effectivement beaucoup enregistré à Londres. Aujourd’hui ma fille [Théa, née en 2001 de son union avec la bassiste Gwenaëlle Bouchet NDLR] y fait ses études.  J’y habite deux à trois jours par semaine. L’Eurostar c’est formidable ! J’aime beaucoup Londres et les Anglais, leur flegme, leur politesse, leur bienveillance, cette volonté d’avancer qui font un bien fou quand on habite Paris. La politique anglaise moins (rires) !

Je passe beaucoup de temps dans les musées. Comme tous les Français, mes quartiers favoris sont Notting Hill, Portobello. Un de mes hôtels fétiches est le Portobello Hotel, où je descendais souvent. Je me promène beaucoup dans les parcs (Primrose Hill, Regents Park). Maintenant je suis plus centré sur Marylebone.

 

Dans le clip Nos Célébrations, on retrouve David Bowie avec lequel vous partagez un goût pour l’ambiguïté sexuelle et l’art contemporain. Quels sont les chanteurs ou les groupes britanniques que vous appréciez particulièrement ?

J’ai habité la Belgique pendant 15 ans et on était en ligne directe avec la BBC et toutes les radios pirates telles que Radio Caroline, Veronica. Ces radios étaient tenues par des hippies qui émettaient depuis des bateaux [hors des eaux territoriales NDLR]. C’est ainsi que j’ai découvert les Beatles ou les Stones. J’aime tout du rock anglais, quelle que soit la période, depuis les Beatles, l’avènement du punk, de la New Wave, la Brit Pop. Pour moi le dernier gros groupe a été Muse. Il y a aussi The 1975. Aujourd’hui, j’écoute beaucoup les Coach Party [groupe indie rock originaire de l’ile de Wight NDLR].

C’est vrai que Bowie est celui qui m’a donné une identité. Son ambiguïté sexuelle a été mon école. Mes deux idoles ont été Patti Smith et David Bowie, deux personnages avec une androgynie marquée. Je me rappelle que, quand on était à Londres pour enregistrer l’Aventurier, dans le studio il y avait à côté de moi une personne de corpulence forte, une femme, et en fait c’était Boy George ! J’ai trouvé cela super fort qu’il vienne en robe, maquillé, il était beau. À Paris, dans les années 80, on lui aurait jeté des pierres. À Londres, c’était déjà possible.

 

En mai 2021 débutera votre prochaine tournée, le Central Tour, pouvez-vous nous mettre l’eau à la bouche ? Prévoyez-vous un crochet par Londres ?

On travaille tous les jours à cette nouvelle tournée, c’est une très très grosse production. On a déjà fait trois tournées de stades. Pour nos 40 ans, on placera cette fois la scène au milieu. Je travaille justement avec des Anglais sur ce projet, ce sera le plus grand écran du monde dans un stade ! L’idée est que personne ne soit lésé, ne soit trop loin. Si on arrive à faire cette tournée en 2021, on aimerait bien faire un album en 2022. On a une visibilité très moyenne, à cause du Covid, on marche sur des œufs mais on y croit ! On sait qu’il y a une importante communauté française à Londres. Notre dernier concert était en 2014, au Shepherd’s Bush. On aimerait se produire à nouveau à Londres, on pense au Royal Albert Hall, après la fin 2021.

 

Indochine, Londres vous attend de pied ferme !

Propos recueillis par Marie de Montigny

 

Central Tour – du 29 mai au 3 juillet 2021, 5 stades (Bordeaux, Marseille, Paris, Lyon, Lille)

 

Interview de Matthieu Chedid aka -M-