| Marie de Montigny | Juin 2019 |

 

En plus d’un excellent café, il nous aura offert trois fois plus de temps qu’initialement convenu. C’est qu’Isaac Partouche, le volubile head of virtual production chez Double Negative, est un passionné. Rencontre, dans les magnifiques locaux londoniens de cette société d’effets visuels, d’animation et de conversion stéréo pour le cinéma et la television.

 

Un parcours dessiné dès l’enfance

Jeune garçon il a commencé sur un Amstrad, il est aujourd’hui à la tête du département production virtuelle de Double Negative à Londres. « Depuis que je suis pré-ado, mon rêve est de travailler sur les images numériques », nous explique ce dessinateur à ses heures perdues, qui se définit comme un « passionné de graphisme généré par ordinateur ». À une époque où l’infographie est encore balbutiante, il rêve de mixer ordinateur et dessin. Après un bac scientifique, et à l’issue d’une fac d’Arts Plastiques, il intègre la formation prodiguée par l’ATI (Arts et Technologies de l’Image), au sein de l’Université Paris VIII. Ce cursus mélange depuis 30 ans artistes et programmeurs au sein d’une formation artistique et technique en images de synthèse.

 

La motion capture ou « retranscription des mouvements »

Son sésame en poche, l’impétrant s’oriente vers l’animation, en particulier la motion capture où il retrouve ce mélange de la technique et de l’artistique qui lui plaît tant : « travailler avec des acteurs, des cascadeurs, des artistes du cirque, et restituer leurs mouvements dans un personnage 3D ». L’acteur est équipé d’une combinaison en Lycra noire « très serrée. Il faut qu’elle soit collée au corps, pour des raisons anatomiques ». Sur cette combinaison sont placés des marqueurs sous forme de « balles enrobées d’une surface réfléchissante. Les cameras autour sont équipées de filtres spéciaux qui ne détectent que la réflexion ». Parmi la vingtaine (au minimum) de cameras présentes sur le plateau, une triangulation est effectuée. Le « nuage de points 3D» ainsi obtenu va ensuite être converti en « système squelettal, à l’aide d’un algorithme. C’est ce squelette qui va être injecté dans un personnage 3D ». On peaufine le rendu du personnage 3D grâce au retargeting : l’acteur en chair et en os et l’acteur 3D « sont souvent de proportions ou de physionomies différentes. Par exemple dans Avatar un acteur fait 1,80m et un Na’vi fait 3 mètres, on doit injecter l’animation sur un personnage gigantesque. C’est un savoir-faire qui se développe souvent en interne », à l’aide d’outils informatiques.

 

Des jeux vidéo au cinéma

Isaac commence son parcours professionnel dans les jeux vidéo, s’attachant à « restituer au mieux les animations dans les personnages » chez Quantic Dream où il est directeur de l’animation. Il traverse ensuite la Manche et passe au monde du cinéma chez MPC, où il met en place le département motion capture. Son employeur conclut des accords avec les sociétés de production type Warner ou Fox, et installe « un motion capture dans les studios de cinéma, pour capturer les mouvements des différents acteurs et les injecter dans les films ». Il travaille par exemple sur Charlie et la Chocolaterie. Mission : multiplier les Oompa-Loompas dans l’usine. Ces petits personnages, portés à l’écran par le seul acteur Deep Roy, sont les ouvriers de Willy Wonka, l’industriel chocolatier alias Johnny Depp. « On a installé le système de motion capture dans un des studios à Pinewood (Buckinghamshire), où on avait un espace de capture de 15 mètres par 15 mètres, ce qui est plutôt grand. On a capturé les danses de Deep Roy, ses actions, et créé des Oompa-Loompas digitaux, parfaits, avec les cheveux, la peau, les habits. On a comme ça rempli les scènes de Oompa-Loompas ». Pour cela, il faut recomposer le plan. On superpose plusieurs plans : au premier on trouvera l’acteur réel et le reste, en 2ème et 3ème plans, les animations en 3D. Une scène va être composée à « 97% de Oompa-Loompas en 3D, et le reste avec des images réelles ».

 

Jusqu’à fonder sa propre société

De retour à Paris, il monte en 2007 avec deux associés, Solidanim, société dédiée là encore à la motion capture. Il a l’occasion de travailler sur des films comme Harry Potter ou Watchmen, ou encore des jeux vidéo (Tom Clancy’s Ghost Recon ou encore Ruse, de UBI Soft). En 2010, la société investit en R&D, cherchant à développer « des outils pour améliorer la créativité du réalisateur ». Le bébé s’appelle Solidtrack, une technologie qui permet de faire de la capture de mouvement en temps réel. Le réalisateur voit immédiatement à l’écran l’image incluant les effets spéciaux, «par exemple l’arrière-plan, à la place des fonds bleus ou verts ». « C’est de la réalité augmentée, pour le cinéma. Cette technologie a été utilisée dans plusieurs films, dont Rogue One, le dernier Star Wars ».

 

Retour au cinéma

Voulant poursuivre dans le cinéma alors que sa société s’ouvre à des opportunités dans l’industrie, Isaac revient à Londres pour Dneg, qu’il connaissait déjà bien. « Ils travaillent avec Christopher Nolan (Dunkerque, Interstellar, Inception, etc.), avec Denis Villeneuve (Blade Runner 2049, Sicario, etc.), tous ces réalisateurs que j’aime beaucoup. Et ils ont un type d’effets spéciaux qui me plaît – assez réaliste et profond – pour lequel ils sont réputés ».

« Comme head of virtual production chez Dneg, mon rôle est très large. Je mets en place les effets spéciaux du futur, c’est à dire ceux qui permettront d’arriver à un résultat final le jour-même du tournage, avec un arrière-plan final. On n’aurait alors plus besoin de faire de post production comme aujourd’hui ». Ainsi, il s’attache à travailler le plus possible en amont, c’est à dire en pré-production, et réduire la post-production, gage de gain de temps et d’argent pour le réalisateur. « L’idée, c’est de préparer le film au maximum. C’est un environnement très sérieux, il y a de gros enjeux, chaque minute perdue représente beaucoup d’argent ».

 

Après avoir été contacté par l’équipe de production d’un film, Isaac peut intervenir à deux niveaux : auprès de l’équipe VFX (effets visuels) « qui veut avoir des facilités pour faire de la post-production, c’est très technique » ; ou directement par l’équipe de réalisation qui cherche des outils « pour être beaucoup plus libre dans sa création ». « Typiquement, on va m’appeler sur des plans un peu compliqués, ou parce que le réalisateur insiste. Par exemple, avec Robert Zemeckis, on a travaillé sur The Walk/Rêver plus Haut (film sur l’exploit du funambuliste Philippe Petit entre les deux tours jumelles à New York). Ils avaient refait le coin du World Trade Center sur à peu près 2,50m, et le reste est (sur fond) vert. Je reconstruis tout en 3D, on appelle ça du set extension. À l’image, quand l’acteur se tourne il voit l’autre tour et le fil (sur lequel il marche) doit être aligné parfaitement pour être cohérent avec tous les plans. Il y a toute une mise en place de mon côté pour que le réalisateur puisse visualiser ce dont il a besoin, puisse travailler l’effet de vertige ». En plus des déplacements sur les tournages, Isaac court les salons et autres évènements du milieu, pour « être à jour au niveau technologique ».

 

Isaac s’enthousiasme pour l’un des derniers films portant la patte de Dneg, à savoir First Man, nominé aux Oscars dans la catégorie effets visuels. En connaisseur, il en apprécie « les effets spéciaux quasiment invisibles et j’ai adoré ceux-là. On parle de l’espace mais à chaque fois c’est confiné ; on est dans le vaisseau, il y a deux hublots qui se battent en duel, on aperçoit à peine la lune. J’aime quand les effets spéciaux servent l’histoire ». À l’issue de cette interview, on se collera devant First Man, non pas pour en admirer l’acteur principal, mais bien pour scruter, d’un œil désormais presque expert, chacun des plans.

 

Marie de Montigny

 


 

Films à effets spéciaux cultes selon Isaac Partouche :

  • 2001 Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968)
  • Blade Runner (Ridley Scott, 1982, puis Denis Villeneuve, 2017)
  • Aliens (James Cameron, 1986)
  • Interstellar (Christopher Nolan, 2014)
  • Arrival (Denis Villeneuve, 2016)
  • First Man (Damien Chazelle, 2018)