| Propos recueillis par Marie de Montigny | Janvier 2021 |

 

Tout commence par une pièce éponyme, qu’elle écrit en 1999, dans laquelle un couple se déchire une nuit entière pour rompre au petit matin. Spectateur enthousiaste de la première heure, Etienne Daho voit immédiatement le potentiel musical du texte. C’est vingt ans plus tard qu’il réalisera l’album, écrit par Jane Birkin.

Les textes sont forgés à partir de la pièce, mais aussi nourris des événements de la vie personnelle de l’artiste britannique. Autant d’évocations tendres et délicates de l’enfance de ses filles ; ou encore douloureuses face au vide laissé par disparition de sa fille aînée Kate, en 2013.

 

Jane Birkin

 

Quelles ont été vos sources d’inspiration pour ce nouvel album ?

La première chanson Oh Pardon tu dormais vient de la pièce avec Jacques Perrin et Christine Boisson. En sortant de scène, je suis tombée sur Etienne Daho, pas une fois mais plutôt deux ou trois ! Il aimait beaucoup le texte et trouvait qu’il ferait un merveilleux disque, comme un concept album, à une personne.

Des années plus tard, on a commencé à travailler ensemble et c’est passé comme un rêve. [Sur cette première chanson], je chante avec lui car c’est comme cela que la pièce a commencé, avec l’acteur qui jouait le rôle de l’homme. Après, je lui ai confié deux chansons que j’avais écrites alors que j’étais en tournée, et que le souvenir de ma fille Kate était tellement troublant et présent. C’est Kate et l’angoisse des cimetières, qu’Etienne a appelé Ces murs épais, et Cigarettes. Il a trouvé une musique avec Jean-Louis Piérot. Une autre est sur les fantômes (Ghosts), évoquant les morts, [incorporée] à un nursery rhyme anglais que je chantais avec ma sœur, une comptine de l’année de la peste. C’est en anglais, les orchestrations et la mélodie de Piérot et Etienne sont vraiment très envoûtantes.

Il y a aussi une jolie chanson sur mes filles [Kate Barry et Charlotte Gainsbourg], quand j’avais le joli presbytère qui donnait sur le cimetière à Cresseveuille en Normandie. Elles enterraient tout, car elles étaient tellement passionnées par le film Jeux Interdits avec Brigitte Fossey que chaque petit mulot ou chaque petite créature qui était morte était leur [affaire]. Elles les mettaient dans les boites d’allumettes, dans le papier cul, avec des cérémonies magnifiques. Et Kate voulait rendre le cimetière plus équitable : elle trouvait que [certaines tombes] avaient énormément de décorations, d’autres rien du tout, donc elle les a éparpillés dans tout le cimetière, à l’horreur du maire qui m’a demandé de tout remettre à sa place, car plus rien ne correspondait ! C’est évoquant cela que j’ai fait Les jeux Interdits.

Et puis les autres chansons sont venues avec Etienne, À Marée Haute et Catch Me If You Can, aussi à propos de Kate. Telle est ma maladie envers toi est sur la jalousie, et c’était dans mon journal intime dans le deuxième tome. [Le journal intime de Jane Birkin est publié chez Fayard en deux tomes : Munkey Diaries et Post Scriptum N.D.L.R]. C’est sur la vie de couple, sur l’amertume aussi quand on voit les amants qui s’embrassent, avec des mouvements furtifs, et qu’on est malade parce qu’on a connu ça et dans sa tête on hurle « je vous envie ! ».

Donc il y a beaucoup de la pièce Oh Pardon tu dormais, plus ce qui m’est venu pendant l’écriture.

 

L’Europe se confine à nouveau. Retirez-vous quelque chose de positif du confinement précédent ?

Absolument rien ! Malgré le fait que je n’ai pas à me plaindre. Je suis restée à Paris bêtement d’ailleurs car tous mes amis ont filé pour l’ile de Ré et la Bretagne, et j’aurai mieux fait de le faire, prendre le dernier train et ne pas rester ici pendant trois mois sans voir personne.

Dans mon appartement à Paris, on se sentait très loin de tout. Mais j’avais quand même beaucoup de chance car ma fille Lou faisait un show sur Instagram tous les jours de 5 à 7, ma fille Charlotte qui était à New York m’appelait très souvent. Donc il n’y a pas eu de grandes révélations. Je me rendais compte que ne pas être aux côtés des gens, ne pas leur parler, ne pas voir leur visage, ne pas les toucher, c’était pour moi la chose la plus triste possible.  J’ai toujours aimé être avec les gens, c’était une privation.

Heureusement, le Théâtre de La Colline nous a donné des gens à qui téléphoner tous les jours avec des poèmes, ça c’était formidable. On récitait dix minutes, un quart d’heure de poèmes, de chansons, c’était très agréable à faire. Au moins, on sentait qu’on faisait quelque chose !

 

Vous êtes née à Londres, tout comme vos deux filles aînées, Kate et Charlotte. Est-ce une ville à laquelle vous êtes attachée ? Vous y rendez-vous souvent ?

Énormément. Mais je ne vais pas à Londres pour Londres. Mon vrai plaisir, c’est d’aller voir ma sœur à la sortie de Londres, parce qu’être avec ma sœur est un réconfort en soi, elle calme tout, elle n’est pas dans ce métier. Et aussi je vais au Pays de Galles voir mon frère. Lui est un personnage tellement loufoque, original et merveilleux. Si je vais chanter, j’essaie de trainer à Kensington, où j’entends des Français, je me sens un peu comme à la maison. Je n’ose pas retourner à Chelsea parce que toute ma vie était à Chelsea, entre Kings road et Old Church Street, avec ma mère.

 

Quel regard portez-vous ces plus de 50 ans de carrière ?

Ça m’étonne toujours quand je vois la tête que j’avais pour les screen tests pour Slogan. Imaginer que cette petite, très typique des années 60, sa génération, et du Swinging London, avec il me semble, pas un talent extraordinaire, était déjà mariée, avait déjà fait une comédie musicale, une pièce et Blow Up.

Je trouve ça génial d’avoir pu avoir ma vie avec Serge, d’avoir inspiré des chansons avec lui, d’avoir fait des films un peu aimables, drôles, charmants, qui sont toujours à la télévision comme La Moutarde me monte au nez, d’avoir eu une sorte de première carrière toute en douceur, un peu charmante et sexy.

Et puis tout d’un coup à quarante ans, d’avoir Agnès Varda, Patrice Chéreau, Jacques Doillon, le côté dramatique avec Piccoli et La Fille Prodigue [film de Jacques Doillon, 1981], La Fausse Suivante de Marivaux [mise en scène Patrice Chéreau, 1985], et puis le Bataclan [1987], d’avoir chanté pour la première fois en vrai.

Toute une autre carrière s’est ouverte, avec les films de Rivette [L’Amour Par Terre, 1984 ; La Belle Noiseuse, 1991 ; 36 Vues du Pic Saint-Loup, 2009]. À quarante ans, une autre vie s’est présentée à moi et je trouve maintenant à soixante-dix, que c’est quand même formidable, qu’on m’ait « prêté curiosité » pour mes journaux [intimes], pour les films que j’aurai pu faire même si ce n’était pas toujours des cartons, qu’on soit attentif aux choses que j’ai écrites, qu’on m’ait permise de m’exprimer encore.

 

Marie de MontignyPropos recueillis par Marie de Montigny

 

 

 

 

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