| Éléonore Pironneau | Mars 2021 |

 

Jean Dubuffet était peintre et sculpteur. Il était aussi écrivain, poète, musicien expérimental. Touché par l’art des malades mentaux, des prisonniers, reclus, mystiques, et marginaux de toutes sortes qu’il a appelé « Art Brut », il a revendiqué son émancipation à l’égard des canons culturels.

 

Jean Dubuffet

Jean Dubuffet | Barbican Art Gallery | 11 février-mai 2021

 

La peinture ci-contre fait partie de l’exposition Jean Dubuffet à la Barbican Art Gallery. Ce qui frappe en premier lieu dans cette œuvre de grande taille est l’occupation de la surface. L’amas composé de toutes ces formes, encerclées d’un trait noir et remplies de lignes ou de couleur, envahit presque tout l’espace. Il y a très peu de silence, mais il est néanmoins évoqué par la suggestion d’un fond noir. Autre caractéristique : s’il y a de forts contrastes de couleur (bleu-rouge) et de valeur (blanc-noir) il n’y a aucun travail sur la lumière ni le modelé. Ce n’est tout simplement pas le propos. Pour Dubuffet « le propos de la peinture est d’orner des surfaces, et elle considère donc deux dimensions seulement et exclut la profondeur. Ce n’est pas l’enrichir mais la dévier et l’adultérer que de viser à des effets de relief et de trompe-l’œil par les moyens du clair-obscur. [1] »

Sur le plan originel [2] de la toile, ces formes simples s’imbriquent les unes dans les autres, telles de petites unités formant un tout apparemment chaotique mais finalement bien défini. Il y a quelque chose de ludique dans ce tableau. « L’art est un jeu. Le jeu de l’esprit. [3] »

J’ajouterais : le jeu de construction d’un système. Des formes génériques sont assemblées pour évoquer – ou non – pieds, jambes, visages, figures ou paysages. Or, des signes qui s’emboitent pour former un concept ou une représentation, c’est le principe du langage. Dans le langage écrit comme oral, ces signes sont énoncés l’un après l’autre, c’est comme si l’on suivait une ligne. Nous reconstruisons l’ensemble de la phrase ou du texte grâce à notre mémoire. Mais dans le langage de l’image les signes sont organisés en deux dimensions. Bien sûr, l’œil balaye la surface en suivant des trajets complexes et rapides, mais on a le sentiment d’appréhender la surface de manière globale et immédiate.

« La peinture est un langage beaucoup plus immédiat que celui des mots écrits et en même temps bien plus chargé de signification. […] Elle se prête bien mieux que les mots à traduire la pensée aux différents stades de celle-ci, y compris les plus bas niveaux (ceux où la pensée est proche de sa naissance), les degrés souterrains des jaillissements mentaux. [4] »

Dubuffet ne peint pas le monde, il peint la pensée qui appréhende le monde. Son art creuse à la recherche d’une pensée originale, libérée de la culture des experts. Il ne s’agit pas d’une expression détachée de son poids subconscient, au contraire, mais de la création affranchie du conformisme et du jugement esthétique bourgeois de son temps. Sans doute aujourd’hui, cette peinture nous parait-elle parfaitement acceptable, peut-être même belle. Pourtant, si notre acceptation des critères de la beauté évolue, c’est grâce aux artistes qui prennent le risque d’introduire un nouveau langage dans le champ artistique de leur époque. Pendant un temps cette nouveauté est dissonante avec les valeurs sociales et culturelles, ça grince… puis, petit à petit, la psyché collective l’intègre, et cette même esthétique devient consonante.

Mais sa mission à lui, Jean Dubuffet, n’est pas de nous faire accepter ces nouveaux critères de la beauté, mais juste de fouiller la boue qui héberge les diamants. « J’ai dit que ce qui de la pensée m’intéresse n’est pas le moment où elle se cristallise en idées formelles mais ses stades antérieurs à cela.

Je prie qu’on voit dans ma peintures une tentative de langage qui convienne à ces zones de la pensée. [5] »

Lorsque l’on commence à regarder une peinture comme si l’on contemplait une pensée, regarder l’art devient source de transformation. Car, lorsque l’on écoute avec tout notre être, on est transformé par la pensée de l’autre.

 

Éléonore Pironneau
https://www.eleonorepironneau.com

 

 

[1] Jean Dubuffet, L’homme du commun à l’ouvrage, Ed. Folio Essais page 47

[2] Le plan originel tel que défini par Wassily Kandinsky dans son essai théorique Point et ligne sur plan (Ed Folio Essais) est la surface matérielle appelée à porter le contenu de l’œuvre. Son format, ses proportions, joue un rôle important dans l’organisation de la composition.

[3] L’homme du commun à l’ouvrage, page 50 – [4] Ibid page 74 –  [5] Ibid page 71 –