| Caroline Kowalski | Mai 2019 |

 

Crédit photo : mathieu Zazzo

 

Il écrit lorsque la fièvre des mots s’empare de son clavier, poétisant la vie – frémissante toujours, cocasse souvent. Parolier, enjoliveur de dialogues, anglophile romantique, Jérôme Attal jette des ponts entre le Montparnasse des années 30 et l’actualité du moment, comme ça : n’imprimant qu’un soupçon de gravité sur un monde qu’il aime chanter, et surtout enchanter.

Deux de vos romans se déroulent en Angleterre et dans votre dernier ouvrage pourtant si parisien, vous faites dire à l’un de vos personnages que “l’Angleterre est la meilleure société du monde”… Quel rapport entretenez-vous avec le Royaume Uni, avec Londres en particulier ?

 

Je suis très amoureux de Londres depuis longtemps. Ça ne s’explique pas toujours. Il y a des endroits où on se sent bien comme ça. J’ai écrit Les Jonquilles de Green Park parce que la première fois que je suis allé à Green Park je me suis senti comme chez moi.Très tôt j’ai voyagé en Angleterre, mais surtout je vais vous dire… Je suis dingue de thé ! Donc Fortnum & Mason est ma deuxième maison. J’adore tout ce qui est pop anglaise et comédie romantique style Love Actually… Tout ce que j’aime se situe un peu à Londres. J’adore les Anglaises… Kiera Knightley, Emma Watson, les romans de Jane Austen. Et puis j’aime l’humour anglais, ce côté rien n’est grave mais qui n’exclut pas la gravité non plus. Un peu détaché sans l’être… Je viens souvent à Londres à Noël, pour son atmosphère magique. Les anges de Regent’s Street, la boutique de Noël de Liberty… Je suis dingue du Noël londonien ! Tant et si bien que mon prochain romain se passe de nouveau à Londres.

 

Avec 37, étoiles filantes, vous nous transportez dans le Paris de l’entre-deux-guerres, scène artistique à la fois légère et inquiète. Qu’est-ce qui vous émeut plus particulièrement dans cette époque et dans ce lieu ?

 

En fait il y a plusieurs entrées dans le roman. Giacometti et Sartre ont 35 ans et ne sont pas encore connus mondialement. Ils essaient de se « faire du réseau » à Paris. Que l’un balance une vacherie sur l’autre alors qu’ils essaient de s’épauler pour se faire connaitre, ça m’a paru assez croustillant pour débuter un roman.

Mais cette période est folle : c’est la guerre civile en Espagne, Mussolini et Hitler organisent une répétition générale du carnage qu’ils vont lancer ensuite. Et des gens comme Anaïs Nin parlent de combattants espagnols qui viennent un peu souffler à Paris et qui repartent se battre… Il y a vraiment un côté étoile filante : les artistes qui sont là ont envie de profiter des dernières lueurs d’espoir avant le grand cataclysme.

Paris restant un peu une bulle d’insouciance dans la montée des totalitarismes, on peut faire pas mal de ponts et de correspondances avec ce qu’on est en train de vivre. Les nationalismes sont à l’oeuvre différemment aujourd’hui, mais il y a un côté assez oppressant dans l’air. Et en même temps on a toujours envie de tomber amoureux, de faire des projets. J’avais envie de dire que l’insouciance permet d’avancer aussi.

 

 Comment avez-vous préparé le livre ? On semble entrer dans cette période historique comme dans une BD : vous la rendez vivante, palpable et presque contemporaine, comme si vous l’aviez connue.

 

Je ne voulais pas que ça fasse catalogue. J’ai fait un peu de recherches, je me suis documenté bien sûr. Mais pas trop. Je me suis vite détaché des infos glanées ici ou là pour inventer le plus possible. C’est un quartier que je connais par coeur, où j’ai habité quand j’étais étudiant. Je voulais surtout que les dialogues restent modernes et actuels. Ce sont des artistes qui parlent donc il fallait vraiment éviter le côté formole ou factice ! Je privilégie toujours la création sur l’exactitude.

 

Vous dites être obsédé, entre autres, par les relations, l’amour, la solitude et la perte. Justement, la relation entre Alberto et Julia laisse le lecteur perplexe devant le fossé qui les sépare malgré l’attraction. Lui, romantique, elle désabusée…

 

Oui, Julia est un peu insaisissable. C’est toujours ce motif de l’étoile filante que j’ai essayé de filer justement. Et ça m’intéressait dans le personnage de Giacometti parce que son problème récurrent c’est la distance. Il a du mal à évaluer la distance entre sa main et la sculpture, entre le modèle et sa vision… Il a vraiment un problème de distanciation. Et dans la vie de tous les jours aussi ! Soit il parle trop fort, soit il trouve le mot juste après avoir parlé… C’est cette idée de distance qui m’intéressait aussi dans la relation amoureuse. Cette fille est fuyante, mystérieuse. Il a envie de la saisir comme il peut saisir son modèle en sculpture : c’était ça l’idée. Le défi de la distance pour capter l’autre et pour capter sa vision dans la sculpture.

 

Faut-il y voir un reflet de vos états d’âme ?

 

Toujours, bien sur. Le côté viscéral des livres, c’est d’y partager beaucoup de soi. Mais je ne crois pas au besoin d’être hésitant ou triste pour écrire des choses tristes. Mon amour pour la douce folie de Prévert ou Roald Dahl l’emportera toujours sur la mélancolie. Les histoires de Roald Dahl ont souvent un fond grave mais ça reste un peu cocasse et loufoque. L’idée c’est de ne pas s’appesantir sur la tristesse mais de garder toujours une légère distance. Une fois de plus…

 

Les livres sont votre “constitution” dites-vous. Vous écrivez depuis votre adolescence – et si je vous cite – “pour pouvoir affronter le monde avec son armure de mots”. Vous parlez aussi d’une forme de compagnonnage, de rempart… Que voulez-vous dire ?

 

Je n’ai pas trop lu avant l’âge de 17-18 ans. J’étais un garçon et j’ai l’impression que les garçons restent assez bébé jusqu’au lycée. On nous faisait lire Madame Bovary mais je n’avais pas les clefs pour saisir la subtilité de Flaubert.

J’ai découvert les livres vers 18-19 ans. J’aimais autant les lire que les porter avec moi dans la rue, comme une espèce de rampe. C’est ça l’idée. Me promener avec un livre je trouvais ça rassurant, je ne sais pas comment trop expliquer. J’aimais bien l’objet livre, comme un rempart. Contre la mélancolie, contre la dureté de la vie ou les choses qui patinent… Ce qui est chouette c’est que dans les livres ça va plus vite, comme dit Truffaut à propos du cinéma. Et puis parfois on y trouve des phrases qui nous plaisent et qu’on a envie d’emporter avec soi. Comme un bagage.

C’est ce que j’essaie de faire dans mes romans : trouver des phrases qui sonnent juste. Ce qui me plaît c’est de rencontrer des lecteurs qui ont noté des passages de mes romans qui faisaient écho en eux.

 

Vous dites quelque part qu’être artiste c’est pouvoir produire du nouveau en terrain connu. Dans quelle(s) filiation(s) pensez-vous vous inscrire ?

Gilles Deleuze dit qu’on travaille toujours dans un contexte. Effectivement je travaille par rapport aux gens que j’aime… Salinger, Fitzgerald, Duras aussi. Oui j’ai l’impression de m’inscrire dans cette forme d’adolescence éternelle qu’ils dépeignent si bien. Giacometti c’est quand même un grand adolescent. Les sentiments un peu absolus chez Duras, c’est typiquement le registre dans lequel j’aime écrire. Ça me permet d’ailleurs d’aller plus vite dans l’écriture. Je prends moins de fausses pistes.

 

Quelles sont les conditions propices à la création selon vous ?

 

J’adore cette phrase de Deleuze qui dit qu’on crée lorsqu’il y a une différence entre ce que la vie nous donne et ce que l’on est en profondeur. Quand ce qui se passe autour de nous vient contredire un peu ce qu’on est ou ce qu’on pense, alors on a envie d’intervenir… Écrire, je crois, vient surtout d’un désir de réparer, d’ajuster, d’embellir, même, cette réalité qui nous traverse. J’aime beaucoup cette idée que la création est une façon de poétiser les choses un peu triviales ou qui passent inaperçues.

 

Comment encourager l’écrivain qui sommeille en chacun de nous et qui reste tétanisé par la page blanche ?

 

Je dirais qu’il ne faut pas avoir peur de se jeter à l’eau. Comme c’est très dur de se relire, il ne faut pas être trop critique avec soi au départ. L’important c’est d’écrire 30 ou 40 pages dont on est content, et ensuite… De rester opiniâtre, sûrement !

J’ai testé une méthode qui a bien fonctionné pour ce roman : avant d’avancer sur un nouveau chapitre, je relisais tous ceux que j’avais écrit auparavant. Ça permet de garder une cohérence. Mais chacun trouve sa méthode. L’idée c’est de ne pas lâcher en route. L’opiniâtreté, je l’espère, paye à la fin.

 

Écrivez-vous plusieurs versions de votre livre avant d’en être satisfait ?

 

Je corrige un peu mais je ne suis pas trop un laborieux. J’aime bien la fulgurance. Je travaille bien sûr pour que ce soit le plus gracieux possible. Et pour qu’il y ait des choses viscérales, je crois que c’est un peu comme en peinture : à un moment donné il faut lever le pinceau. Mettre le plus de choses viscérales, comme si on avait quelque chose à dire et qu’on ne pouvait le dire que dans ce livre-là… Pour écrire un bon livre, j’ai l’impression qu’il faut trouver la chose qu’on brûle de dire au moment où on écrit le livre.

Rester ouvert à la mélancolie. À ce qui ce passe autour de soi. Être attentif à l’émotion que nous procurent les autres, les événements.

 

Quand écrivez-vous ?

 

J’aime écrire le matin, et le soir, parce que la nuit permet de laisser infuser, de mettre les choses en ordre. Et j’aime bien aussi écrire sans écrire, c’est-à-dire retarder le moment d’écrire… J’y pense, j’y pense… Puis à un moment je n’en peux plus, je n’ai qu’une envie c’est écrire.

J’aime bien aussi écrire en marchant. Je prends des petites notes sur mon iPhone et elles arrivent ensuite sur mon ordinateur. Je trouve que marcher permet de mettre sa pensée en marche.

Je retarde le moment, mais quand je m’y mets, en revanche, je suis dans une fièvre créatrice et j’écris à fond, soir et matin. Et tout ce qui vient à côté a tendance à me parasiter un petit peu. Je suis dans la fébrilité de l’écriture, c’est pour ça que j’écris un roman en très peu de temps finalement, en trois-quatre mois. J’ai besoin d’être possédé par le sujet.

 

Quels ingrédients aimez-vous trouver dans un livre, un bon, celui qu’on dévore comme une friandise ?

 

J’aime trouver de l’humour, des phrases que je ne vais pas trouver ailleurs, des choses un peu cocasses mais qui me touchent. Par exemple dans un livre de Salinger il parle d’une fille qui lui a plu parce qu’elle a jeté, du pont du paquebot, un briquet à un marsouin… C’est un peu débile mais j’adore. Je ne sais pas pourquoi mais ça me plait.

Il faut du charme. Le plus important c’est que ce soit charmant. Il faut qu’on ait envie de le reprendre ce livre. Parce qu’un livre ce n’est pas seulement une histoire. Sinon on regarde Netflix. Un livre, c’est aussi des phrases. Et des phrases qui peuvent toucher. Aujourd’hui on a souvent tendance à faire des livres qui ne sont que des scénarios. Mais la littérature c’est plus qu’une série. Il faut qu’il y ait des phrases qui percutent, une alchimie avec le lecteur dans la phrase, j’ai l’impression. C’est pour ça que j’adore écrire des dialogues. Il s’y passe tant de choses !

 

À quels chantiers vous attelez-vous en ce moment ?

 

Au mois d’aout 2019 je vous annonce que Chateaubriand va tomber amoureux de la petite sonneuse de cloches de l’abbaye de Westminster ! Il découvre Londres à 24 ans au sortir de la Révolution avec des yeux d’affamés. Ça part d’un fait qu’il raconte très brièvement dans les Mémoires d’Outre-Tombe et j’en ai fait le pitch de mon roman… À suivre chez Robert Laffont.

Au-delà des chansons et scénarios, j’écris aussi des nouvelles, dont une pour un collectif d’auteurs aux Éditions Charleston à sortir en mai : Un couple, Une ville. Il y a Boston, Paris, Singapour. Mon histoire se passe à Londres, évidemment !

 

Propos recueillis par Caroline Kowalski