| Béatrice Boivineau | Septembre 2020 |

 

Kosuke Araki

Crédit photo : zagrebdesignweek.com

 

Quel est le point commun entre la laque japonaise Urushi, le V&A, et le gaspillage alimentaire ? Étrange association me direz-vous, et pourtant, Kosuke Araki est à la confluence de ces trois domaines, avec sa collection de vaisselle « Anima », exposée puis acquise par le V&A.

 

Food Waste Ware et collection Anima

Depuis 2013 et son projet de fin d’étude au RCA (Royal College of Art) de Londres, le designer japonais Kosuke Araki, basé à Tokyo, a cherché à marier création artistique et écologie, en travaillant notamment sur le gaspillage alimentaire dans le projet Food Waste Ware, auquel a succédé la collection Anima. Le concept de cette ligne de vaisselle est d’appliquer la technique ancestrale japonaise de l’Urushi à des déchets alimentaires carbonisés, réduits en poudre et moulés, créant ainsi de nouveaux objets laqués élégants et fonctionnels, bols, assiettes, vases…  tout en évitant l’accumulation de déchets organiques.

 

Urushi

Au Japon on trouve des traces de l’Urushi (漆), la laque issue de l’arbre à laque Rhus vernicifera, depuis plus de 5000 ans, en tant qu’adhésif, matériau et ornement pour protéger et imperméabiliser des outils et ustensiles en bois ou en terre cuite. À partir du IXème siècle, la laque est utilisée de deux façons différentes, soit comme protection et ornement d’objets en bois ou en métal, soit comme part constitutive d’objets propres, sur la base d’une fine armature de bois, de cuir ou de tissu. Du fait de ses qualités protectrices et antibactériennes, l’urushi constitue un revêtement idéal pour les meubles et particulièrement la vaisselle. L’urushi a également une relation étroite avec l’alimentation, les restes de riz et de tofu pouvant être utilisés pour ajuster la viscosité de la laque.

 

Une technique ancestrale revisitée

Dans la collection Anima, Kosuke Araki revisite cette technique ancestrale pour l’appliquer à des déchets alimentaires carbonisés (ou simplement séchés dans un second volet du projet) puis réduits en poudre et moulés en ustensiles de vaisselle, intégrant ainsi la tradition dans les préoccupations écologiques contemporaines.

Pour ce projet, Yosuke Araki a collecté et répertorié pendant deux ans les déchets alimentaires végétaux et animaux produits dans sa famille (épluchures de légumes et de fruits, coquilles d’oeufs ou de coquillages,etc.) soit 315 kilos de matière cumulée. Ces résidus alimentaires ont été cuits à haute température, jusqu’à devenir du charbon de bois. Ils ont ensuite été réduits en poudre, façonnés et moulés en bol, assiette, vase. Le tout a été recouvert d’urushi, renforçant les objets en leur donnant une couleur d’un noir profond et brillant, les déchets d’origine renaissant en tant qu’objets destinés à l’alimentation.

 

Réincarnation

Au-delà de l’aspect technique, ce processus de fabrication établit des parallèles avec les sujets de la vie et de la mort :  les déchets alimentaires sont carbonisés et se réincarnent en autre chose dans un processus similaire à celui de la crémation.

Par ailleurs, l’Urushi, utilisé dans la célèbre tradition du Kintsugi, en tant que colle pour réparer les objets cassés en intégrant des lisérés d’or et ainsi les transcender, permet ici également de montrer que quelque chose considéré comme laid et inutile peut devenir un objet d’art utile et élégant. La différence fondamentale avec le concept de Kintsugi est cependant de faire disparaitre l’objet initial.

 

« Food is not a thing but Life »

De façon plus générale, les projets de Kosuke  Araki visent à recréer la relation entre la nature et les êtres humains. Notre vie urbaine nous éloigne et nous coupe de la nature, et nous avons tendance à oublier que nous ne pouvons exister sans elle. Au  travers d’un bel objet fonctionnel, Kosuke Araki nous invite à revisiter notre mode de consommation, et notre relation au vivant que constituent les végétaux et animaux dont nous nous nourrissons.

« La nourriture n’est pas une chose mais c’est la vie-même. Nous « mangeons » la vie pour notre propre existence. Cependant, si nous perdons la conscience de cela, nous consommons et gaspillons cette vie … en la jetant dans les décharges. »

Selon lui, peu de gens voient la nourriture comme l’expression de la vie lorsqu’ils l’achètent ou la mangent, d’où un gaspillage énorme qui contribue à divers problèmes environnementaux. Retisser les liens entre la nature et l’être humain, retrouver le respect de la vie, notamment au travers de l’alimentation, constitue une prise de conscience indispensable préalablement au traitement des problèmes écologiques. « Mon client est la Nature » dit-il. Pour lui, il est important de ne pas nuire à l’environnement, mais au contraire d’être créateur d’objets qui célèbrent la diversité et la beauté de l’univers.

 

Kosuke Araki : une reconnaissance internationale

En quelques années, Kosuke Araki a acquis une reconnaissance internationale, participant à des expositions en Allemagne, au Canada, en Australie, en Allemagne, en Suisse, en Espagne, en Croatie, en Autriche, au Japon, aux États-Unis, à Milan et finalement au V&A de Londres, comme terminant un cycle, puisqu’il a fait ses études dans cette ville.

Enfin Kosuke Araki est particulièrement reconnaissant de l’acquisition par le V&A et le MoMA  de plusieurs pièces de la collection Anima, ces achats constituant pour lui un symbole fort et la preuve que « mes pensées et mes œuvres sont considérées comme importantes pour la transmission aux générations futures. »

Au-delà de la prise de conscience de l’impératif environnemental à travers l’art, l’objectif de Kosuké Araki est également de toucher un public plus large au quotidien. Il a ainsi engagé un processus pour obtenir des certifications par les autorités alimentaires (certificat d’alimentarité) et ainsi permettre la commercialisation et l’utilisation effective de ses créations.

En matière de création artistique, la prochaine étape est d’appliquer la même technique à des objets autres que de la vaisselle.

Poursuivant ses expositions de part le monde, Kosuke Araki participe actuellement à l’exposition « Design Transfigured/Waste Reimagined au SMoCA (Scottsdale Museum of Contemporary Art) en Arizona, jusqu’au 17 octobre 2020.

 

Béatrice Boivineau
beatrice.boivineau@gmail.com

 

‘Anima’ – food waste tableware by Kosuke Araki : https://www.vam.ac.uk/articles/anima-food-waste-tableware-by-kosuke-araki

 

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