« S’il sonnait… – qui est-ce ? – moi, Robert »

Dans les salons feutrés de l’Ampersand Hotel. 

Je rencontre Emmanuel Finkiel et Mélanie Thierry venus présenter le film La Douleur (Memoir of War) au Ciné Lumière de l’Institut français au Royaume-Uni à Londres dans le cadre du Jewish Film Festival.

Mélanie Thierry y joue le personnage de Marguerite Duras épouse alors de Robert Antelme, aux côtés de Benoît Magimel en Pierre Rabier et de Benjamin Biolay dans rôle de Dionys Mascolo. Le film commence à la veille de la Libération. Robert Antelme a été arrêté après dénonciation. Marguerite n’a aucune nouvelle. Elle devient la proie de Rabier, policier français aux ordres de l’occupant, qui cherche à mettre à jour le réseau de résistance auquel appartient son mari, elle-même et ceux qui l’entourent. Puis c’est la descente aux enfers, cette douleur insoutenable dans l’attente du retour, de savoir ce qui lui est arrivé, s’il est vivant, ou mort et dans quelles circonstances, alors que l’on commence à peine comprendre ce qui à pu se passer. Il y a l’image, il y a les dialogues et aussi les textes d’une voix narratrice qui donne la parole à Marguerite Duras.

Mélanie Thierry et Emmanuel Finkiel Crédit. photo : Agnès Anquetin-Diaz

La Douleur fut publié en 1985. C’est un recueil de six textes de Marguerite Duras qu’elle dit avoir écrit d’après un journal intime rédigé pendant la Seconde Guerre Mondiale. Le film n’en reprend pas la totalité.

Emmanuel Finkiel explique que film ne s’appuie en effet que sur deux textes. Et le choix a même été fait de les porter à l’écran dans l’ordre inverse du recueil, puisque l’on commence avec « Monsieur X» suivi de « La Douleur ». On retrouve l’ordre chronologique des évènements, de l’arrestation de Robert Antelme à son retour des camps.

Les plans sont souvent très rapprochés. La caméra s’attarde sur la nuque de Marguerite, son visage défait, cette larme silencieuse qui raye sa joue. Il y a pourtant une incroyable pudeur dans l’expression des sentiments. Mélanie Thierry est tout simplement époustouflante, laissant paraître à l’écran cette insondable douleur qui la ronge.

Emmanuel Finkiel a rencontré plusieurs actrices pour le rôle mais lorsque Mélanie Thierry s’est saisie du texte, ce fut une évidence : les mots et la jeune actrice s’appartenaient mutuellement.

C’est un huit-clos entre Marguerite et elle-même des sentiments qu’elle s’approprie, mais qui sont ceux de ces femmes, de ces familles, de tout ces êtres restés vivants alors que leurs proches sont portés disparus, de toutes ces âmes en suspens qui ne s’autorisent pas à abandonner l’espoir alors que l’inéluctable s’impose à beaucoup.

Marguerite se dédouble dans certaines scènes, présente dans une même pièce, dans les mêmes vêtements. Elle s’observe sans mot dire.

Il s’agissait de retranscrire en effet ce recul que l’auteure prend sur elle-même, cette confusion des sentiments, du questionnement qu’elle a de son ressenti, de l’adéquation entre ce qu’elle pense vivre intérieurement et de sa réalité.

Il y a en elle une véritable fracture. Elle est mariée à un homme qui a disparu, dont elle ne sait s’il est mort ou vivant, et est la maîtresse d’un autre, ce meilleur ami de son mari, qui lui est là, encore à l’abri de l’horreur nazie.

Robert Antelme écrira « L’Espèce humaine » en 1947, tentant de témoigner de l’horreur de la déportation, de la souffrance infligée dans les camps, pour ne jamais oublier. Cette même année, Marguerite et Robert divorcent. Et lui reprochera notamment sa distance par rapport à ce que lui a vécu.

Certains ont reproché au film de ne donner qu’une perception estompée de la réalité, de l’horreur de ces corps décharnés que l’on ramènent morts-vivants des camps de l’abomination, de cette description crue que nous donne Marguerite Duras du corps cadavérique de Robert Antelme, des affres de la maladie qui manque de l’emporter à la libération de Dachau.

Emmanuel Finkiel n’a pas souhaité porter à l’écran des corps meurtris. Aurait-il dû aller chercher des acteurs et figurants parmi des malades atteints d’anorexie ou en soins palliatifs, faire appel aux effets spéciaux ? C’est un point qui le touche. Il pose la question « A quoi cela aurait-il servi ? A-t-on besoin de montrer pour comprendre ce que les mots disent si bien ? Est-il besoin de tomber dans le voyeurisme de la souffrance des corps ? Ce serait mentir, prétendre l’indescriptible. Cela n’aurait rien apporté au propos du film. »

La cigarette est souvent là, portée fébrilement aux lèvres. Marguerite, semble s’accrocher à ce souffle qui paradoxalement l’étouffe. Si certains pourraient s’offusquer de la présence du tabac à l’écran aujourd’hui, Mélanie Thierry et Emmanuel Finkiel rappellent que les méfaits du tabac étaient bien moins connus alors, et qu’il ne s’agit là que d’un accessoire tel qu’il était présent dans les films de jacques Tati ou Jean-Luc Godard, que la polémique n’a pas lieu d’être.

Pourquoi avoir fait ce film ?

Emmanuel Finkiel répond « D’abord parce qu’on me l’a demandé. Et puis aussi parce que cela me touche personnellement. Je suis d’une famille marquée par la Shoah, profondément par ce que fut la déportation et la mort dans les camps. Mon père a perdu ses parents et son petit frère à l’issue de la rafle du Vel d’hiv le 16 juillet 1942. Les travaux de Serge Klarsfeld ont permis ultérieurement de comprendre toute la mécanique de la déportation et de l’assassinat des gens dans les camps. Mais il y avait en mon père cette souffrance perceptible pourtant pudique, nourrie par cette attente du retour de ces êtres chers qu’il savait pourtant inutile. Il ne pouvait se résoudre à accepter leur mort, à ne plus attendre. Cela l’enveloppait tout entier. J’ai pris sur moi d’ajouter ces quelques lignes à propos des juifs dont Marguerite Duras que semble avoir choisi ne pas mentionner. »

Cette douleur, Marguerite l’observe en elle et chez ceux qui l’entourent. Cette mère qui s’évertue à laver et repasser le linge de sa fille qui a été arrêtée, à préparer leurs valises pour quand elle reviendra, pour quand elles repartiront chez elles ; qui va l’attendre plus tard dans sa maison à Lyon alors qu’elle a reçu un avis de décès. Ce jeune homme, joué par le fils d’Emmanuel Finkiel, à la recherche désespérée de sa famille qui tend une photo de ses parents et de son petit frère, photo de la famille du père du réalisateur.

Emmanuel Finkiel et Mélanie Thierry s’envolent dès demain pour Los Angeles. Le film, sorti en France en janvier de cette année, a été sélectionné pour représenter la France à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère 2019. Il mérite bien cette consécration.

Nous nous quittons avant de nous engouffrer dans la salle obscure qui le temps d’un instant portera les “maux” de Maguerite Duras.

Cécile Faure

 

 

Lorsque les lumières se rallument

J’ai aimé le gris anthracite avec lequel  Paris est peint dans le  film,  évoquant les couleurs de la ville,  à la fin de la guerre. Paris y est vu comme un personnage.

J’ai aimé le choix de la musique de Ligeti qui, comme le dit fort bien Emmanuel Finkiel, le réalisateur du film,  s’étend non pas à l’horizontale,  mais à la verticale,  jouant quasiment le rôle d’un personnage supplémentaire dans le film.

Et pour rendre la vision subjective que Marguerite avait des choses, la focalisation  de l’image exprimant la vision perceptive et non pas descriptive. Les flous, notamment, correspondent à ce que  notre cerveau perçoit de la réalité.

Le film présente très justement ceux qui attendent  comme étant, eux aussi, des survivants. Il m’a donné envie de lire le texte de Marguerite Duras.

 
Agnès Anquetin-Dias