| Muriel Lhomme | Mai 2020 |

 

Comment la notion de ponctualité dans le cadre religieux devient précurseur des temps modernes, voire de l’esprit du capitalisme ? Dès les premières civilisations, l’homme cherche à mesurer le temps, préoccupation importante pour organiser la vie sociale, religieuse et économique des sociétés. L’observation du milieu de vie (cycle des saisons ou lunaire) sert de premières références puis l’observation de phénomènes physiques permet de concevoir des outils de mesure du temps de plus en plus précis (du cadran solaire à l’horloge mécanique du XIVème siècle) et des unités adaptées.

 

La notion de ponctualité du calvinisme aux temps modernes

The White Rabbit by Sir John Tenniel

 

Histoire de la notion du temps – des philosophes grecs au calvinisme

Si nous nous intéressons à l’histoire de la notion du temps plutôt qu’à sa mesure, nous constatons que les écrivains et les penseurs qui s’y sont penchés se sont davantage intéressés à l’usage qui en est fait qu’à la manière de définir un concept, de plus difficile à cerner. Pour autant, dès l’antiquité, les philosophes engagent une réflexion sur sa définition. Ainsi, pour Platon (424-347 av, J.-C), le temps est une image mobile de l’éternité. De son côté, Plotin (205-270 ap, J.-C) établit un lien entre le temps et l’âme cosmique. Pour Saint Augustin (354-430 ap, J.C), le temps revêt une double valeur : une valeur existentiale, c’est-à-dire une structure de l’esprit humain, mais aussi une valeur eschatologique, car la vie vécue en « tension » vers Dieu peut surmonter le temps et anticiper l’éternel.

La rupture entre l’église catholique romaine et les diverses confessions se réclamant de la Réforme bouleversent l’ordre religieux au XVIème siècle. La Réforme se traduit par une spiritualité sensible au temps tandis que la spiritualité catholique romaine s’exprime davantage dans l’espace. Pour Jean Calvin (1509-1564), théologien protestant, le temps n’est pas qualifié par l’écoulement des heures mais par la présence ou l’absence de Dieu auxquelles répondent la foi ou l’impiété des hommes. Dieu n’accepte aucun délai, il est le maître du temps, « le grand horologier » (ancienne graphie pour horloger). Pour vouloir introduire une grande rigueur dans la discipline ecclésiastique genevoise, Calvin est chassé de Genève en 1538. Pourtant, en son absence, on remarque néanmoins un durcissement disciplinaire.

 

Interactions entre pratique spirituelle et structures sociales 

La pratique spirituelle de Calvin trouve écho dans les structures sociales genevoises qu’il contribue à instaurer et qui caractérisent le monde réformé dès la seconde moitié du XVIème siècle. Dès son retour à Genève en 1541, Calvin s’attache à structurer l’Eglise par le biais des ordonnances ecclésiastiques, du catéchisme et de la réforme des prières. Il instaure des pratiques contraignantes qui vont jusqu’à infliger une amende de trois sous pour punir les retardataires, les départs précipités et même le manque d’attention au culte (ordonnances de la police des églises de la campagne de 1547). Les ordonnances de 1557 interdisent la sortie de l’église avant la fin du sermon. Ces exigences de ponctualité s’accentuent et s’étendent à l’enseignement genevois qui exige lui aussi ponctualité de la part des écoliers et des maitres. Voilà pour la naissance de la ponctualité dans le monde occidental.

L’ordre du collège de Genève de 1559 dénote la volonté de plus en plus affichée à la fin des années 1550 de prendre la mesure du temps et de ne perdre aucun moment. La suppression, pour les écoliers, de la pause pour le premier repas en hiver de façon à ce qu’ils rattrapent l’heure de cours perdue est une anecdote qui en dit long sur ces exigences. Les ordonnances sur l’imprimerie au printemps 1580 comportent une quantité de détails tous visant à éliminer toute perte de temps. Il ne s’agit plus seulement d’organiser l’ordre du temps spirituel par rapport à Dieu mais aussi l’ordre du temps économique. Dès lors « time is money ».

Time is Money!

L’aversion de perdre son temps, bien précieux dont l’homme dispose, est antique. Toutefois, les protestants, notamment les Réformés genevois, actualisent cette aversion pour combattre un vice, l’oisiveté, et pour en faire une valeur positive, la ponctualité. Le refus de perdre son temps se traduit dans l’organisation claire et définie des tâches à accomplir dans la journée. On peut lire cette volonté chez Bullinger (1504-1575) qui préconise un emploi du temps rigoureux, du lever à trois ou quatre heures au coucher à neuf heures sonnées, encadrés par les prières du matin et du soir.

Jean Ribit (1546-1605), professeur de grec à l’académie de Lausanne, détaille son programme quotidien draconien  avec une précision « horlogère ». Il parvient à parcourir la bible en un an grâce à la lecture et à l’audition de trois chapitres deux fois par jour. La rigueur comptable est également marquée dans le journal tenu par Isaac Casaubon (1559-1614). Il veut rendre compte de tout le temps que le Créateur lui a donné et se lamente de ses levers parfois tardifs, « à cinq heures ou peu après (…) hélas, que c’est tard » (Engammare, 2004 p. 97) et « compte ses heures à la façon d’un fesse-matthieu ses écus » (Engammare, 2004 p. 100)

Combattre l’oisiveté demeure une exigence éthique fondamentale chez les protestants calvinistes du XVIème siècle, telle est la visée pédagogique de l’éducation genevoise. Une autre valeur y est également promue : la ponctualité. Elle est mise en scène dans les Colloques de Mathurin Cordier (1583) par le dialogue entre l’élève Tiliac, éternel retardataire, qui prétend n’avoir personne à la maison pour le réveiller, et son maitre. Ce dernier n’est pas dupe. Il apprend à l’enfant qu’il peut demander l’aide à Dieu, avec cette aide, il parviendra à se lever à l’heure.

Au milieu du XVIème siècle à Genève, les références horaires sont nombreuses. À lire les colloques on apprend par exemple que les enfants mangent chez eux en été à huit heures et demie, mais que cette heure matinale n’est pas usuelle. Cet apprentissage de la ponctualité est une spécificité genevoise.

Par contraste, Montaigne préconise une plus grande liberté d’éducation. Il revendique par ailleurs « un plaisir passager à jouir quand il lui plait (…) En rien économe de son temps sachant le perdre dans les livres… après les bras des femmes » (Engamme, 2004 p.215-216). Sa conception du temps, jugée pernicieuse, lui vaut la censure à Genève. S’il est censuré, par contre Rabelais y est interdit. Il suffit de lire l’extravagant emploi du temps préconisé par le nouveau précepteur de Gargantua pour comprendre.

En luttant contre l’oisiveté, Calvin répond à sa vocation et ouvre également la voie à une organisation rationnelle du temps, mise en place par les autorités genevoises, religieuses et civiles, dès la seconde moitié du XVIème siècle. On retrouve cette organisation chez les puritains anglais au XVIIème siècle qui considèrent le gaspillage du temps comme un péché. À Genève en particulier, une spécificité de l’organisation reformée anticipe ce qu’elle sera chez les puritains anglais du XVIIème siècle. Cette spécificité peut également être considérée comme précurseur de  « l’esprit du capitalisme ».

 

Muriel Lhomme
Mlhomme.psychotherapist@gmail.com

 

 

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