| Eléonore Pironneau | Décembre 2019 |

 

Phillip J. Stazzone is on WPA and enjoys his favourite food as he’s heard that the Army doesn’t go in very strong for servingspaghetti, 1940. Crédit photo : Weegee/International Centre of Photography

Ce mois-ci nous interrogeons une photographie de Weegee (1899-1968) montrée dans le cadre de l’exposition « Feast for the Eyes – The Story of Food in Photography » à la Photographers’ Gallery.

Né en Ukraine, Arthur Fellig alias Weegee émigre avec sa famille aux États-Unis en 1909. Trois ans plus tard il commence à travailler comme photographe. Il a alors 14 ans. A partir de 1935, devenu photographe free-lance, Weegee vend aux journaux les images des crimes et faits-divers que sa radio, réglée sur la fréquence de la police de Manhattan, lui permet de repérer. Ses photographies témoignent de manière crue des drames de la nuit new-yorkaise mais aussi de la vie de la rue et de celle des classes sociales modestes.

Ci-contre une de ses photographies datant de 1940. Quelles sont les caractéristiques formelles de cette image – les principales lignes de force, la tonalité colorée, les textures et le rythme créé par la répétition des lignes ou patterns?  Pour mieux voir la composition d’un visuel rien de tel que de le mettre à l’envers… Je vous suggère donc de retourner votre magazine et de passer un moment à scruter l’image.

L’élément le plus frappant est certainement la colonne verticale composée par les lignes souples des spaghettis. Elle crée un axe central, souligné par la surface blanche de la chemise, prolongé vers le haut par le nez aux ailes légèrement courbes et la bouche ouverte, et vers le bas par les pâtes emmêlées qui semblent s’écraser dans l’assiette. De chaque côté de l’axe, les mains comme les deux poids d’un balancier. Le regard, si important dans un portait, suit la cascade des spaghettis vers le bas.

Le fond, derrière le visage, semble peint à l’aérographe. Cela différencie ce tirage d’une photographie de presse destinée aux journaux du jour.

Weegee travaillait souvent la nuit ce qui impliquait l’utilisation du flash. La lumière crue du flash non seulement éclaire la scène mais dirige le regard en soulignant ce que l’on doit regarder par opposition à ce qui est resté dans l’ombre. L’ironie sous-jacente de cette image vient sans doute de là : l’image est traitée comme les autres témoignages photographiques destinés à la police ou aux journaux, alors que cette scène constitue un non-événement : que se passe-t-il ? … Un homme mange des spaghettis !

Cette cascade de lignes ondulantes présente une connotation un peu « dégoûtante » : le mouvement, immobilisé par la photographie, n’évoque la montée des pâtes vers la bouche que parce que nous savons que l’homme mange, mais visuellement il s’agit tout aussi bien de quelque chose qui glisse vers le bas, quelque chose qui sort de son corps. La couleur bleue derrière le personnage donne aux éléments en noir et blanc –particulièrement la peau du personnage et les pâtes – un aspect blafard. Les spaghettis peuvent faire penser à des vers. De plus, on sent chez cet homme un état d’urgence qui le pousse à avaler un maximum de nourriture en un minimum de temps.

On ne comprend pas pourquoi… jusqu’à ce qu’on lise la légende. En sémiologie, on dit dans ce cas que le texte a une fonction de « relais » car il complète le message de l’image. Grâce à cette légende le personnage n’est plus le client anonyme d’un restaurant ou d’une cantine. Le texte nous apprend qu’il s’agit de Philipp J. Stazzone, un homme qui aime les spaghettis et part travailler pour l’armée – nous sommes en 1940, la guerre commence… L’image, elle, nous montre un homme qui avale ses spaghettis comme si sa vie en dépendait. Légende et photographie se sont alliées pour nous raconter une histoire : un travailleur italo-américain part dans le cadre de son contrat avec la WPA pour une mission militaire. Que va-t-il devenir, est-ce dangereux ? Philipp J. Stazzone qui avale ses spaghettis comme s’il allait mourir demain, – va-t-il mourir demain ?

 

Eléonore Pironneau
http://www.eleonorepironneau.com

 

Feast for the Eyes – The Story of Food in Photography
The Photographers’ Gallery | Jusqu’au 9 février 2020

 

Plasticienne et enseignante, Eléonore Pironneau organise des ateliers créatifs basés sur la pratique du collage à Brixton.

Renseignements sur www.eleonorepironneau.com / onglet Ways of Seeing*. Brochure sur demande à eleonore.pironneau@gmail.com.

*Lire l’article Ways of Seeing dans L’Echo Magazine, oct-nov 2019.