| Thomas Lepeltier | Novembre 2020 |

 

La question animale : va-t-on au cœur du problème ? Depuis quelques années, un nombre croissant de personnes se disent choquées par les mauvais traitements que l’on fait subir aux animaux. De multiples initiatives sont d’ailleurs prises pour tenter d’améliorer les conditions de vie de ces derniers. Mais sont-elles à la hauteur des enjeux ?

 

question animale

 

 

Dans son édition du jeudi 20 août 2020, le journal Le Monde titrait sa Une « La condition animale, nouveau sujet majeur dans la société française ». Puis, dans son Éditorial, il mentionnait un sondage selon lequel « plus des deux tiers des personnes interrogées sont favorables à une amélioration du bien-être des bêtes [1] ». Il précisait même que face « à la multiplication des scandales de maltraitance animale, 91 % des sondés se prononcent pour un accès extérieur obligatoire pour tous les animaux d’élevage d’ici à dix ans ». Cette mesure faisait écho à l’une des lois proposées par le Référendum d’Initiative Partagée (RIP) pour les animaux, lancé en juillet 2020 par trois hommes d’affaires et porté dans les médias par le journalise Hugo Clément. Preuve en est que la cause animale a pénétré le débat politique. D’ailleurs, soulignant que la France est, sur cette question, « en retard sur d’autres pays européens », l’éditorial du Monde laissait entendre qu’il serait temps de prendre des mesures pour améliorer les conditions de vie des animaux.

 

Améliorer la situation

Si la question animale est devenue un sujet de débat, c’est parce que les Français ont pris conscience que les animaux de rente souffrent terriblement dans la plupart des élevages et des abattoirs, alors que personne, ou presque, n’aime faire souffrir des animaux. C’est au cours de l’hiver 2014-2015, suite aux vidéos de l’association L214 que cette prise de conscience a sérieusement commencé. Depuis, de nouvelles vidéos sont régulièrement venues ranimer le débat, sans que la situation des animaux change. D’autres associations se sont créées puis, à coup de happenings et de manifestations de rue, des militants de la cause animale ont aussi réussi à obtenir une audience médiatique. Une abondante littérature sur le sujet a également fait son apparition. En 2016, un Parti Animaliste a même été fondé. En 2019, lors des élections européennes, il s’est d’ailleurs fait remarquer en obtenant un score de 2,2 %, réussissant ainsi à imposer cette thématique dans le débat politique. Pas de doute donc que la question animale interpelle de plus en plus. La question est maintenant de déterminer quelle solution y apporter. Plusieurs propositions sont sur la table.

Le « RIP pour les animaux »  propose, par exemple, de faire passer une loi qui interdirait « l’élevage des animaux de rente en cage, case, stalle ou box à partir du 1er janvier 2025 » ainsi qu’une autre loi interdisant « tout élevage n’offrant pas un accès au plein air aux animaux adapté à leurs besoins à compter du 1er janvier 2040 ». Dans le même esprit, le Parti Animaliste demande une amélioration de « la condition des animaux dans les abattoirs  […] (déchargements, conformité des installations, interdiction de l’abattage sans étourdissement ou de l’étourdissement au CO2 des cochons, augmentation des contrôles, diminution des cadences, etc.) ». Ou encore, le CAP (pour « Convergence, Animaux, Politique »), qui est une association de lobbying au service des associations de protection animale, propose de soutenir « le développement des abattoirs de proximité et de l’abattage mobile [c’est-à-dire qui se rend dans les élevages] [2] » afin que les animaux soient abattus dans de meilleurs conditions et n’aient pas à subir de transports longs et éprouvants. Toutes ces propositions sont bien sûr à saluer, comme toute autre mesure qui diminuerait la souffrance des animaux. Mais adressent-elles vraiment le problème qu’elles sont censées régler ?

 

Aller plus loin

Le cœur du problème est la souffrance des animaux. Pourtant, aucune des mesures actuellement proposées ne la réduira de manière significative. Certes, pour des animaux d’élevage, il est préférable d’avoir un accès à l’extérieur. Mais sachant que, chaque jour, en France, trois millions d’animaux sont tués dans les abattoirs (sans compter les poissons tués sur les bateaux de pêches et dans les fermes piscicoles), il est difficile, pour ne pas dire impossible, d’imaginer que des élevages puissent faire vivre autant d’animaux dans de bonnes conditions, même avec un accès à l’extérieur. Quant aux mises à mort, même si elles se font « à la ferme », elles continueront à être des « boucheries » compte tenu des cadences qui seront imposées à cet abattage itinérant. Pour pouvoir réduire significativement la souffrance, une condition nécessaire serait déjà de diminuer drastiquement la consommation de produits d’origine animale ; ce qui veut dire abandonner des pans entiers de l’élevage. De toutes façons, même si un tel programme de reconversion massive se mettait en place, le problème ne serait pas réglé. Sans aborder la question philosophique de savoir s’il est légitime ou non de tuer (ou faire tuer par quelqu’un d’autre) un animal pour un simple plaisir gustatif, il ne faut pas oublier que l’élevage artisanal entraîne aussi son lot de misères pour les animaux. Entre les veaux que l’on arrache à leur mère après la naissance, les poussins mâles que l’on broie vivants et tous ces animaux que l’on égorge quand ils sont encore très jeunes, le destin d’un animal de rente est rarement enviable. Même si la viande, le lait et les œufs n’étaient consommés que de manière occasionnelle, il est fort probable que, dans les années 2040, une association comme L214 aura toujours beaucoup d’images révoltantes à diffuser. Dès lors, si on veut ne plus faire souffrir les animaux sans raison impérieuse, ne serait-il pas plus judicieux d’envisager tout de suite d’arrêter de les élever pour les manger, histoire de ne plus se voiler la face ?

Par un « heureux hasard », les lecteurs du Monde pouvaient remarquer que sur la même page de l’éditorial mentionné ci-dessus était publiée, par un groupe de chercheurs, une Tribune invitant la France à se tourner vers une alimentation plus végétale pour des raisons environnementales [3]. Études scientifiques à l’appui, elle soulignait en effet que l’alimentation végétalienne est celle « qui émet [de loin] le moins de gaz à effet de serre ». Après avoir pris soin de rappeler qu’une telle alimentation aurait aussi « un impact positif drastique sur les maladies liées à l’alimentation », la Tribune affirmait que seule « la transition vers une alimentation plus végétale permettra d’atteindre les objectifs fixés par les accords de Paris sur le climat et de maintenir notre consommation dans les limites des ressources de la planète ». Aussi engagée qu’était cette Tribune, elle s’abstenait toutefois de demander la fin de l’élevage. Pourtant, les études scientifiques indiquent clairement que, pour l’environnement et le climat, il n’y a aucun intérêt à maintenir l’élevage. Si l’intention est de sérieusement lutter contre le réchauffement climatique, une politique conséquente ne devrait-elle donc pas chercher à mettre un terme à l’élevage plutôt que de se contenter de développer « une alimentation plus végétale » ? Or, là encore, bien qu’entraperçu, cet objectif n’était pas clairement affiché dans cette Tribune. À croire que, concernant la question animale, il y a souvent une réticence à explicitement remettre en cause ce qui constitue le cœur du problème…

 

Thomas LepeltierThomas Lepeltier
essayiste en histoire et philosophie des sciences ainsi qu’en éthique animale

 

 

 

 

 Les veganes vont-ils prendre le pouvoir.jpg
Les Véganes vont-ils prendre le pouvoir?
Thomas Lepeltier,
Le Pommier, 2019

En vente dans les librairies françaises de Londres