| Marie de Montigny | Juillet 2019 |

 

Crédit photo : Marie de Montigny

8,2 millions de visiteurs par an, 4 sites (Tate Britain, Tate Modern, Tate Liverpool et Tate St Ives), 70 000 œuvres par plus de 3 000 artistes originaires d’une cinquantaine de pays, la Tate est un incontournable de la scène muséale en Grande-Bretagne. Si le mastodonte, au statut de charity, est en partie financé par le Parlement ou ses revenus propres, le mécénat joue un rôle clé dans son fonctionnement. Tour d’horizon du mécénat privé avec Anne-Claude d’Argent, head of Patrons à la Tate.

 

Donateur, pourquoi ?

La philanthropie répond à différentes motivations. « Certains veulent développer leur connaissances dans les arts; d’autres ont réussi financièrement et socialement, et veulent redonner à la nation. Cette notion de give back est forte. D’autres encore sont issus de la deuxième ou troisième génération de collectionneurs. Il y a aussi les self made men ou women qui veulent s’impliquer. Enfin, la notion de développement de son network professionnel, amical, voire amoureux à Londres ! ».

 

Les formes de mécénat individuel à la Tate

En sus du mécénat d’entreprise et des revenus générés par les détenteurs de la carte Member, la Tate compte sur les donateurs privés, dont la générosité reste indispensable pour honorer son moto : « être ouvert à tous ».

 

  • Un mécénat annuel animé par des évènements
    Après avoir fait ses armes au Palais de Tokyo à Paris puis auprès de la Frieze (une foire d’art contemporain active à Londres, New York et Los Angeles), Anne-Claude d’Argent pilote aujourd’hui l’équipe des Patrons de la Tate. « Je m’occupe d’une équipe qui suit à peu près 550 mécènes, qu’on appelle Patrons ».
    En contrepartie d’une cotisation s’échelonnant de £1 200 à £12 000/an selon le niveau d’adhésion (Young, Silver, Gold ou Platinum), les Patrons profitent d’un programme sur mesure, qui « s’étaye sur des évènements comme des rencontres avec des artistes, collectionneurs, curateurs et directeurs de Tate : des créneaux réservés pour la visite d’expositions hors horaires d’ouverture, ainsi que des moments de socialisation. On leur organise aussi des voyages en Angleterre ou dans d’autres pays [selon le niveau de membership]. Le voyage a un coût supplémentaire pour nos membres mais c’est un gros atout de notre programme. Les Patrons voyagent avec un groupe de pairs, rencontrent sur place des artistes, des collectionneurs. On va leur ouvrir des portes, grâce au réseau de nos curateurs et collectionneurs. Il y a l’esprit Tate derrière tout ce qu’on organise et cela a une vraie valeur ajoutée ».
  • Des cercles de collectionneurs
    Au delà d’espèces sonnantes et trébuchantes, la philanthropie de certains s’exprime aussi par des dons « en nature » à la Tate. L’équipe de la collection development entre alors en scène et s’attache à « nouer des liens avec ceux qui dans le passé ont ou dans le futur vont donner des œuvres d’art ». Il peut s’agir d’œuvres issues de successions ou legs, d’autres poussées par des « collectionneurs passionnés », ou encore d’œuvres que la Tate aimerait acquérir. « C’est un très long processus au cours duquel, après des recherches approfondies, on évalue la nécessité ou non que l’œuvre rentre dans la collection ». Processus d’autant plus indispensable que la Tate ne se sépare pas des œuvres qu’elle a acquises.
    Pour aller plus loin et développer sa collection de façon structurée, la Tate a mis au point, depuis 10 ans, des cercles d’acquisitions, thématiques ou géographiques, soutenus là aussi par des mécènes. Chaque cercle compte une trentaine de membres en moyenne. « Contrairement aux Patrons, ce n’est pas un cercle avec des bénéfices. Il s’agit de rassembler des gens passionnés soit par la photographie, soit par leur région, et qui veulent que les artistes de ces régions soient mieux représentés. En échange d’une cotisation conséquente, destinée à l’acquisition des œuvres, ils rencontrent des gens qui partagent la même passion pour les mêmes artistes, une même expertise très niche ». Outre plusieurs rencontres dans l’année au cours desquels leur sont présentées les œuvres que le musée convoite, ils peuvent accompagner les curateurs au cours de voyages de recherches et faire ainsi les mêmes découvertes.
  • Des ‘champions’ pour les expositions ou projets précis
    En parallèle, les donateurs peuvent soutenir une exposition en particulier. « Par exemple plusieurs mécènes de Tate, passionnés par l’artiste Don McCullin, grand photographe de guerre, ont donné à titre privé pour soutenir l’exposition ». Une équipe en charge du fundraising des programmes est chargée « d’identifier les donateurs qui aimeraient être les champions d’une exposition en particulier, en parallèle des soutiens d’entreprise. En général il nous faut presque un an pour faire le fundraising des expositions ». Certains mécènes donnent par le biais de trusts ou de fondations. Il y a également des organismes institutionnels. « C’est un long processus avec un dossier étayé. On postule pour les fonds mis à disposition par ces associations.  Ces bourses vont nous permettre de soutenir des expositions ou des projets éducatifs ».
  • Scruter l’horizon pour trouver de nouveaux grands donateurs
    Enfin, une équipe se charge de faire de la veille stratégique et recherche des prospects. « Ils cherchent en permanence dans la presse les profils des différents mécènes ; si il y a des gens nouveaux qu’on pourrait impliquer. En terme d ‘approche, on prépare le terrain avec un projet de fundraising et une proposition. Et on implique aussi bien nos curateurs que nos directeurs. Nos équipes préparent le terrain ».

 

A quoi sont employées ces donations ?

Les donations qu’elles soient ad hoc ou partie des cotisations sont allouées à l’achat des œuvres, leur entretien et conservation, le financement d’expositions, la mise en place de programmes éducatifs ou de projets inclusifs auprès de populations éloignées des musées. « Il faut être très actif sur le fundraising pour avoir des projets ambitieux qui permettent des projets éducatifs destinés aux écoles en milieu défavorisé, aux personnes en situation de handicap, à ceux qu’on appelle les publics éloignés sans forcement de raison de venir visiter Tate. Une équipe s’occupe des engagements avec les communautés locales proches de Tate géographiquement, pour les encourager à venir, qu’il s’agisse de groupes scolaires ou d’associations. On travaille beaucoup à s’adapter à nos différents publics ».

 

Le fundraising, un département clé

En comparant ses expériences des deux côtés de la Manche, Anne-Claude remarque « une vraie différence d’échelle. Ici, il y a de vraies méthodes de fundraising, des ressources en interne. En France, on est souvent que quelques uns et on doit être sur tous les fronts limitant de fait notre force de frappe. En Angleterre, il y a aussi des moyens de communiquer différents et beaucoup de créativité. On ne parle jamais de défiscalisation, seulement de passion. Cela ne figure même pas sur nos brochures, ce n’est pas le sujet ! ». Les équipes travaillent d’arrache-pied car la compétition auprès des donateurs est rude entre les autres musées londoniens et internationaux. « Tous ces musées développent leur stratégies de fundraising car il y a des gros projets de capital campaigns [campagne de levées de fonds] en cours », notamment pour le financement d’extensions de certains musées.  Pour le plus grand bénéfice des visiteurs !

 

Marie de Montigny

 


 

https://www.tate.org.uk/join-support