L’Autre qu’on adorait, de Catherine Cusset

Gallimard

Dans ce récit magnifique et poignant, rythmé par la musique de Nina Simone et la prose de Marcel Proust, Catherine Cusset s’adresse à son ami défunt Thomas. De quelques années son cadet, son ami intime, après avoir été son amant éphémère, s’est suicidé avant d’atteindre la quarantaine. La romancière retrace son parcours, depuis leur rencontre dans le Paris étudiant des années 80 jusqu’à ce jour fatidique d’avril 2008 où on le retrouva mort chez lui, à Richmond en Virginie, où il enseignait le Français et le cinéma dans une université de seconde zone.

L’amie de Thomas essaie de comprendre ce qui s’est passé. Tout au long du roman, elle s’adresse directement à lui et l’interpelle : comment toi, Thomas, jeune homme promis à un « brillant avenir », toi qui avais tous les atouts pour réussir, tu n’as pas su construire ta vie ? Pourquoi as-tu échoué deux fois à Normale Sup alors que tu étais le plus brillant de ta Khâgne ? Pourquoi, diplômé de Columbia, auteur d’une thèse sur Marcel Proust, tu n’as jamais réussi à obtenir les chaires d’Ivy League que tu convoitais et qui étaient à la portée de ta main ? Pourquoi as-tu fait fuir toutes les femmes que tu aimais ?

Par cette narration à la deuxième personne du singulier, l’amie inconsolable de Thomas entre dans la tête et dans les émotions de son ami disparu, elle pénètre dans sa « vie intérieure ». Par ce travail d’empathie elle cherche à comprendre, à apprivoiser son sentiment de culpabilité, elle se demande si Thomas aurait pu être sauvé. Avec lui, « tout était plus vivant, tout de suite », mais a-t-on suffisamment pris soin de lui ? Thomas était entouré d’amis, mais il était si seul car tellement hors normes ; entouré d’Américains, il se sentait exilé de son pays d’origine ; au milieu de collègues aux aspirations médiocres, il se sentait privé des hautes sphères intellectuelles qui étaient les siennes, orphelin des ambitions qu’il n’avait pas su réaliser.

Dans les dernières années de la vie de Thomas, la spirale de l’échec s’accélère inexorablement. A mesure qu’augmentent sa détresse et sa solitude, que s’accumulent les dettes et le travail inachevé, l’écriture se fait plus rapide, saccadée, haletante, au diapason des pensées de Thomas, comme pour mieux nous conduire vers l’impasse dans laquelle se précipite la vie de cet Autre qu’on adorait mais qu’on n’a pas su sauver.

Caroline Imbert