| Eléonore Pironneau | Novembre 2020 |

 

Le contraste des valeurs

Cette photographie est publiée dans le livre Carnets de la Zad, textes et photographies de Philippe Graton, Filigranes Éditions, 30€, à commander sur https://www.filigranes.com/livre/carnets-de-la-zad. Voir aussi le blog de Philippe Graton sur  https://www.thewednesdayshot.com

 

 

La photographie, surtout documentaire, est un médium  transparent (1) : nous plongeons dans l’image comme à travers une vitre pour faire sens de la trace de ce qui a été, pour y déceler le témoignage d’une réalité – cet événement, cette information. Hypnotisés par notre habitude de consommer les images, nous oublions trop souvent de remarquer la mécanique visuelle et d’apprécier l’art du photographe.

Philippe Graton, photographe, journaliste, scénariste et auteur de cette photographie, est un admirable conteur. La plupart du temps ses images sont accompagnées d’un texte : un reportage ou une petite histoire raconte ou propose sa vision de la scène. Le sens de l’image, polysémique par nature, est alors, comme le dit Roland Barthes, « ancré » par le texte et nous sommes guidés dans notre interprétation. Dans cet article, je sépare la photographie de son commentaire pour déceler ce que le visuel seul nous raconte.

On y voit une jeune femme dans une bâtisse sans toit transvasant du lait dans un seau. Le tuyau de la trayeuse traverse le champ de l’image, créant un arc qui sépare le premier plan avec la jeune fille et l’arrière-plan avec vaches, murs, arbres et divers objets de grange. Vaches et jeune fille sont occupées à leur besogne – manger, verser – concentrées et indifférentes à la présence du photographe. C’est une photo prise sur le vif au milieu de la vie. Personne ne pose ni ne se montre.

Bien que l’espace de l’image paraisse assez fouillis avec beaucoup de détails qui attirent notre attention, cette photographie est en fait clairement construite : elle est divisée dans la profondeur. Tout ce qui est derrière le tuyau noir est un peu flou, texturé ou peu contrasté – y compris le panneau triangulaire qui attire l’œil par son graphisme mais non par son contraste. Ce qui est devant est net, il y a un seul personnage principal et peu d’objets, les formes sont clairement définies et contrastées. C’est sur ce premier plan que notre attention est dirigée.

Si la fille nous regardait, sans doute notre œil se poserait en premier sur son visage. Mais elle ne nous regarde pas. En conséquence notre regard est entrainé sur la zone du plus fort contraste – la coulure blanche du lait dans le seau noir – et c’est nous qui suivons son regard, et de fait son intention.

Nous avons un signe : un panneau et quelques mots qui disent « AEROPORT NON ! ». Cela nous met sur la piste… cette femme est visiblement opposée à la prise de territoire par un aéroport. Autre signe : elle est  jeune et impliquée dans d’humbles tâches rurales. Est-ce un choix ? Peut-être.

Le message le plus fort à mes yeux vient du symbole contenu dans la coulure blanche du lait, celle qui attire notre œil pour plusieurs raisons : contraste de valeur (noir-blanc), et contraste de texture. En effet la texture du bras, de la jarre en métal et de la coulure du lait est, au contraire des autres textures de l’image, lisse, sans poussières ou rugosités, fluide, douce. Ces trois formes sont bien dessinées dans leurs courbes par des lignes franches. Il y a un mouvement vers la terre : ce qui se passe près du sol est modeste mais important. C’est là que se trouve la nourriture, et non dans une course vers le ciel, toxique et déconnectée de la réalité, représentée par le symbole de l’avion et le triangle du panneau dirigé vers le haut – panneau par ailleurs tout de guingois, abimé et taché.

Ce qui est important, nous dit cette image, c’est la pureté que l’on trouve même au milieu du chaos ; c’est le transvasement vers l’autre de ce qui nous nourrit dans cette fluidité, et c’est le soin avec lequel une action si simple est accomplie. Le lait, c’est l’essence même de ce qui nous a permis de survivre et grandir. C’est la nourriture qui vient du cycle de la vie. Ce nectar blanc, comme la pureté ou l’innocence, est précieux. On ne le gâche pas par inattention. C’est le don par excellence, et en particulier le don de la vache-mère pour nous les hommes, cher payé par l’animal lorsqu’on lui retire son veau. La valeur se trouve dans le respect et le partage de ce sacrifice. Ici on prend soin de ce qui nous nourrit.

 

Eléonore Pironneau 
http://www.eleonorepironneau.com

 

 

 

 

(1)  « Quoi qu’elle donne à voir et quelle que soit sa manière, une photo est toujours invisible : ce n’est pas elle qu’on voit. » R. Barthes, La Chambre Claire

 

Masahisa Fukase

La photographie et sa légende