| Muriel Ouziel et Béatrice Boivineau | Novembre 2020 |

 

Eat, Fast and Live longer par Michael Mosley à la BBC, applications pour téléphones, post YouTube, presse santé : le jeûne intermittent est incontestablement à la mode. Mais qu’en est-il exactement ? Muriel Ouziel, pharmacienne et spécialiste de la nutrition, répond aux questions de Béatrice Boivineau.

 

 jeûne intermittent

 

Quelles sont les origines du jeûne ?

Le jeûne a des origines millénaires. Dès 370 av. J.-C., Hippocrate préconisait déjà le recours au jeûne pour se soigner.

Le jeûne est très présent dans certaines religions où il a pour objectif de purifier le corps et l’âme. Il relève souvent d’une démarche spirituelle, culturelle ou d’une philosophie de vie.

 

Qu’en dit la communauté scientifique ?

Dans les années 1950, le jeûne thérapeutique prend naissance en URSS et en Allemagne. Des médecins observent de nettes améliorations chez des patients atteints d’asthme chronique, d’allergies, d’hypertension, de rhumatismes et de maladies psychiatriques en faisant jeûner leurs patients de quelques jours à 3 semaines. Des études sur des milliers de patients ont permis une reconnaissance du jeûne dans la politique de santé publique de ces deux pays. Aux USA, au Japon et au Canada des médecins mènent aussi des recherches pour démontrer l’intérêt du jeûne en prévention et en thérapeutique.

En Europe, l’Allemagne est le pays de référence avec les travaux du Dr MӦLLER puis du Dr BUCHINGER au début du XXème siècle. Le Dr BUCHINGER guérit son rhumatisme articulaire aigu grâce au jeûne et crée sa clinique en 1953 au bord du lac de Constance. Cet établissement accueille aujourd’hui près de 2000 curistes chaque année. Le programme du jeûne BUCHINGER repose sur un apport d’environ 250Kcal/j accompagné d’activité physique et d’un suivi médical (1). La période cruciale de reprise alimentaire est toujours encadrée.

En France, l’utilisation du jeûne préventif ou thérapeutique n’est pas encore proposée dans un cadre médicalisé par manque d’études scientifiques validées et du fait de la difficulté à mettre en place des méthodologies rigoureuses (2).

Il est important de distinguer le jeûne à visée diététique ou préventive chez les bien portants du jeûne thérapeutique chez des personnes malades. Ce dernier est notamment de plus en plus étudié en cancérologie où il permettrait de diminuer les effets secondaires des chimiothérapies et d’affamer les cellules cancéreuses (3).

 

Comment le jeûne agit-il sur l’organisme ?

Nos ancêtres, chasseurs-cueilleurs devaient faire face à des périodes maigres voire sans nourriture.
Ainsi, le corps humain s’est adapté, au cours de l’évolution, pour résister en cas de manque de nourriture et ainsi protéger les organes vitaux.
Des mécanismes biochimiques interviennent pour utiliser les graisses comme fournisseur d’énergie une fois les réserves de glucose épuisées : on appelle cet état physiologique la cétose.
L’exemple le plus étudié est celui du manchot empereur qui peut jeûner jusqu’à 100 jours d’affilée !
Le mécanisme physiologique du jeûne se déroule en trois étapes au cours desquelles l’organisme va apprendre à changer de combustible (4).

  • Jeûne de moins de 24h : L’organisme va chercher son carburant, le glucose, dans le sang et dans le foie où il est stocké sous forme de glycogène. La glycémie baisse et l’insuline chute.
  • Jeûne de 24h à 5 jours : le glucose sanguin et le glycogène étant épuisés, le corps et le cerveau doivent puiser dans les protéines des muscles pour les transformer en glucose et utiliser les acides gras des réserves adipeuses.
  • Jeûne de plus de 5 jours : le foie produit les corps cétoniques à partir des acides gras. Ce mécanisme biochimique prend le relais pour épargner les protéines et protéger ainsi les muscles. Ces corps cétoniques sont utilisés comme carburant par le cerveau, le cœur et les muscles à la place du glucose. C’est la cétogenèse.

Nous ne détaillerons pas plus le jeûne long qui nécessite un encadrement médical du fait des risques de carences importants. Le jeûne intermittent fait intervenir les 2 premiers mécanismes sur une durée de 12h à 48h.

 

Quelles sont les différentes pratiques de jeûne intermittent ?

Le jeûne intermittent consiste à alterner des périodes de jeûne (privation ou restriction de nourriture et parfois d’eau) et des périodes d’alimentation normale. Il s’agit du jeûne le plus répandu. On distingue notamment :

  • La restriction d’énergie intermittente comme le jeûne 5:2 qui consiste à jeûner 2 jours (consécutifs ou non) par semaine ou le jeûne alterné modifié pour lesquels on consomme environ 25% de nos besoins en calories les jours de jeûne.
  • Le jeune complet ou hydrique où eau, café, thé et parfois bouillons sont consommés les jours de jeûne. Comme par exemple le jeûne en jour alterné, un jour de jeûne suivi d’un jour d’alimentation normale.
  • L’alimentation en temps restreint, mieux tolérée que les deux pratiques précédentes. Le schéma le plus connu est probablement le 16:8. Avec 16h de jeûne et 8h pour s’alimenter par exemple entre 10h et 18h ou entre 7h et 15h. Le petit déjeuner ou le diner est en général supprimé.

D’autres schémas existent avec une période raccourcie pour s’alimenter, comme les 18:6 et 20:4.

 

Quels sont les bénéfices et les risques du jeûne intermittent ?

Bénéfices :

  • Mise au repos du système digestif
  • Amélioration des défenses immunitaires
  • Augmentation de la sensibilité à l’insuline
  • Perte de masse grasse
  • Meilleure mémoire et concentration
  • Regain d’énergie, de vitalité
  • Détoxification
  • Joli teint
  • Prévention des pathologies chroniques

Risques :

  • Déshydratation potentielle
  • Somnolence/difficultés d’endormisseme
  • Irritabilité
  • Nausées/maux de tête
  • Fonte musculaire
  • Compulsions alimentaires
  • Mauvaise haleine due à l’acétone (corps cétonique)
  • Reprise alimentaire compliquée

 

Existe-il des contre-indications à pratiquer le jeûne intermittent ?

Effectivement, il est fortement recommandé de réaliser un bilan clinique et sanguin préalable avec son médecin et d’être accompagné par un professionnel de santé formé à cette pratique.

S’il existe une pathologie longue durée, et chez toute personne devant prendre des médicaments à horaires réguliers, le jeûne intermittent ne devra pas être pratiqué sans encadrement médical.

Il est également contre-indiqué chez les personnes âgées, pendant la grossesse et l’allaitement ainsi que chez les enfants et adolescents qui sont en pleine croissance.

 

Note COVID-19 : En cette période de pandémie, le recul n’est pas suffisant pour assurer l’innocuité d’un jeûne.

 

Pour finir, quelles sont les conditions d’un jeûne intermittent réussi ?

Nombreux sont ceux ou celles qui espèrent retrouver leur poids de forme grâce à cette pratique. Cela ne sera possible que si lors des repas, on privilégie une alimentation méditerranéenne qui apporte, en quantité, des fibres ainsi que des micronutriments indispensables à notre équilibre.

Un autre allié à considérer est la chrono-nutrition ou comment apprendre à s’alimenter en fonction de nos rythmes biologiques. N’oublions pas également l’importance cruciale d’un sommeil de qualité et d’une activité physique régulière.

 

En conclusion

Le jeûne intermittent, pratiqué parfois comme un défi ou par mode, doit être pris au sérieux et nécessite, comme les autres jeûnes, le support d’un professionnel de santé. Il s’inscrit également dans un contexte général de vie équilibrée et d’alimentation saine. Au regard des études menées en Russie, Allemagne et États-Unis, cette pratique est porteuse d’espoir en thérapeutique.

 

Muriel Ouziel
pharmacienne et spécialiste de la nutrition.

Propos recueillis par Béatrice Boivineau

 

 

 

Références :
  • Guegen J. Evaluation de l’efficacité de la pratique du jeûne comme pratique à visée préventive ou thérapeutique. Inserm U669. Janvier 2014
  • Nencioni A, Caffa I, Cortellino S, Longo VD. Fasting and cancer: molecular mechanisms and clinical application. Nat Rev Cancer. 2018;18(11):707-719.
  • Orioli C. Thèse de médecine. Université de Montpellier. 2019

 

L’acné et ses solutions