| Propos recueillis par Isabelle Claret Lemarchand | Mars 2021 |

 

Le premier roman de Stéphanie Coste est sorti début janvier aux Editions Gallimard. Elle y raconte le destin de Seyoum, Erythréen devenu un terrible passeur de la cote libyenne qui a fait « du désespoir son fonds de commerce ».

À travers les destins croisés de ces migrants et de leur bourreau, Stéphanie Coste dresse une grande fresque de l’histoire d’un continent meurtri. Son écriture d’une force inouïe, taillée à la serpe, dans un rythme haletant, nous entraîne au plus profond de la folie des hommes.

Rencontre avec l’auteure, ancienne londonienne, installée à Lisbonne depuis quelques années.

 

Stéphanie Coste

Stéphanie Coste – Crédit Photo Francesca Mantovani

 

Comment l’idée de ce thème vous est-elle venue à l’esprit, et avec quelle facilité vous êtes-vous mise dans la peau d’un tel homme pour écrire ?

 J’ai vécu en Afrique jusqu’à l’âge de 17 ans, au Sénégal puis à Djibouti. Mon père était militaire, nous vivions sur un camp militaire, et ma mère et moi étions les seules femmes à vivre sur le camp. J’ai donc grandi dans une atmosphère très virile et très masculine pendant toutes ces années ! Grâce à mon père, on a aussi beaucoup bourlingué en Éthiopie, en Somalie, au Yémen.

Étant très isolée à l’époque, je lisais énormément, et surtout des romans d’aventures qui se passaient dans cette partie du monde. Les ouvrages de Joseph Kessel, Romain Gary, Henri de Monfreid, Albert Londres, qui avaient tous séjourné à Djibouti. J’avais l’impression de côtoyer mes héros et de vivre un peu les mêmes aventures ! Je suis convaincue que tous ces éléments qui ont constitué mon enfance et mon adolescence ont conditionné ma façon d’écrire assez âpre et masculine, et m’ont donnée envie d’écrire mes propres histoires africaines.

 

Pouvez-vous nous expliquer la genèse de ce roman ?

Le thème de l’exil m’a toujours particulièrement intéressée, car c’est un sentiment que je ressens depuis des années. L’exil de l’enfance ainsi que l’exil géographique, car j’ai très peu vécu en France. Après l’Afrique, je suis partie à Londres et maintenant je vis à Lisbonne. J’ai eu envie de m’intéresser de plus près à cette notion, mais de façon plus « grave ». De fait, depuis des années on nous passe en boucle dans l’actualité des images atroces de naufrages de migrants. Mais on ne leur donne jamais un nom ni une origine. J’ai voulu savoir et comprendre d’où ils venaient, qui ils étaient, ce qui les faisait fuir leur pays, leur patrie. J’ai commencé à me documenter sur la dictature en Érythrée (pays limitrophe de Djibouti), car beaucoup de migrants partent de ce pays, et l’image du passeur s’est vite imposée. Les passeurs orchestrent chaque étape du périple des migrants, de leur pays d’origine jusqu’à la traversée de la Méditerranée.

Donc peu à peu s’est dessinée l’histoire de Seyoum, passeur en Libye originaire d’Érythrée.

 

Comment avez-vous pu vous incarner dans ce personnage du passeur, monstre sans scrupule en apparence ?

L’idée de me mettre dans sa tête ne m’est pas venue tout de suite. J’ai tout d’abord procédé à un énorme travail de documentation, pendant 18 mois, avant de commencer à écrire. J’ai écouté et lu, visionné, des centaines de témoignages, articles de presse, documentaires, reportages, que j’essayais d’absorber au fur et à mesure. J’ai lu aussi quelques romans sur le sujet mais qui tous traitaient le point de vue des migrants. J’avais le sentiment que je n’avais pas mieux à ajouter. J’ai donc commencé à envisager une histoire racontée du point de vue du bourreau. Cela a été très dur au début, et puis j’ai eu une sorte de déclic. J’ai réalisé que Seyoum commençait une vie en dehors de moi, il me déviait sans cesse de ma trajectoire initiale et j’essayais sans cesse de le « rappeler à l’ordre ». J’ai réalisé qu’il en savait plus que moi en fait, et qu’il s’était inconsciemment construit dans ma tête sur la synthèse des centaines d’informations que j’avais absorbées et digérées pendant tout ce temps passé à me documenter. Alors j’ai lâché prise. Une fois qu’il a pris vie tout seul, la galerie des personnages secondaires a suivi naturellement.

 

Y a-t-il un message particulier que vous voudriez faire passer dans ce roman ?

Non, pas particulièrement. En tout cas j’espère ne porter aucun jugement dans mon roman. Il m’était important au-delà de la question de l’exil, qui était mon point de départ, de comprendre à quel point nos expériences de vie nous conditionnent dans la constitution de notre présent. Fait-on subir parce qu’on a subi ? Fait-on subir pour survivre ? À quel moment devient-on un monstre ? Quand démarre le processus de transformation ? Et surtout, est-on encore capable d’humanité ? Y a-t-il une chance de rédemption une fois franchie la barrière de l’ignominie ?

 

Quel est votre processus d’écriture ?

Je me suis mise à écrire sur le tard, par manque de confiance et manque de discipline. Et puis il y a quelques années à Londres j’ai eu la chance un jour par l’intermédiaire d’une amie de faire partie d’un atelier d’écriture en français, dirigé par Dominique Pourtau-Darriet. Cette expérience a été une révélation. Cet atelier m’a donné un cadre et une discipline pour avancer dans mon projet d’écriture, mais aussi m’a fait découvrir une vraie communauté d’écrivains, un sens du soutien et de bienveillance dans une discipline tout de même très solitaire. D’ailleurs je rempile avec joie pour l’écriture de mon deuxième roman !

 

Propos recueillis par Isabelle Claret Lemarchand

 

Le Passeur de Stéphanie CosteLe Passeur est en vente à la librairie La Page.
Le lancement du livre de Stéphanie Coste est prévu au Printemps, date à suivre sur www.librairielapage.com.

 

Vous pouvez retrouver les adresses des librairies française sur l’annuaire géolocalisé de L’ECHO Magazine

 

Sérénité, sourires et apaisement, au fil des pages

Thierry Doré : Pulsions de vie

 

 

 

(Visited 29 times, 29 visits today)